On t'appelle diversité, je t'appelle normalité

La Havane, 1985
Quand je vivais en Afrique du Sud, peu de temps après la fin de l'Apartheid, mes cousines et moi sommes tombées sur un jeune Blanc qui a été très surpris de savoir que nous étions de la même famille : « mais vous n'avez pas la même couleur ! ». Son normal, héritage d'une politique de ségrégation où les couples mixtes étaient illégaux, était différent du nôtre. Dans notre famille, les couples mixtes sont légion depuis cinq générations. En plus, le métissage est comme une grande loterie, dans une même fratrie (la mienne comme des millions d'autres sous les Tropiques), les peaux vont du blanc au noir en passant par tous les camaïeux de beige et marron. Ajouté à cela, j'ai vécu dans différents environnements linguistiques et culturels, et j'avais déjà 10 ans lorsque j'ai soudain pris conscience que ce n'était pas le cas de tout le monde.

Ce qu'on appelle « diversité », j'appelle « normalité ».

Le multiculturalisme, qu'il soit racial, culturel ou religieux, est un thème toujours présent dans mes romans, tous genres confondus, par les personnages, par les décors, par la cuisine. Mes héros n'ont pas à revendiquer quoi que ce soit, c'est juste qu'ils sont comme ça. Ma réalité est devenue ma façon de concevoir mes histoires. Et vérité soit dite, je ne veux pas faire autrement.

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FAUT-IL UN QUOTA DANS L'ÉDITION ?

Non.
Je lis (aussi) avec plaisir les romans qui sont dans l'homogénéité (les héros viennent du même pays, ont les mêmes origines, la même religion/culture, ont la même couleur de peau, etc.). Ça ne me dérange pas, ça ne me sort pas de ma lecture. Et ce sera peut-être même un coup de cœur. Ça ne me dérange pas de lire un roman où les personnages ne me ressemblent pas. Après tout, ai-je besoin d'être une vampire, une loup-garou ou une Martienne pour avoir du plaisir dans ma lecture ? (Enfin, pas Martienne, je ne lis pas de science-fiction...) L'auteur est le maître de son texte, c'est à lui de décider qui-que-quoi-où-comment-pourquoi. On ne devrait pas exiger cela de lui, parce que cela revient à exiger un quota en littérature.
Ce que je veux dans un roman, c'est la sincérité de l'auteur qui va faire que j'accroche (ou pas) à son histoire, qui me bouleversera (ou pas), qui me fera rire (ou pas). C'est la sincérité qui va me donner envie (ou pas) de suivre un auteur dans tous ses romans (ou presque). La « représentation » n'est pas synonyme de qualité et ne le sera jamais.
On ne peut pas plaire aux Tarandes et aux Sakranim en même temps.
Voici ce qu'on devrait exiger d'un écrivant : sa sincérité. Si elle vient de pair avec la diversité, c'est un plaisant bonus.


COMMENT APPORTER DE LA DIVERSITÉ DANS SON TEXTE ?

L'actrice Geena Davis a créé le Geena Davis Institute on Gender in Media qui a pour principale mission la réduction du sexisme dans les médias, dans le sens de donner plus de rôles aux femmes, des rôles plus conséquents, ainsi que leur donner plus de temps d'antenne. D'après elle, on peut commencer par un changement simple : si on a un personnage secondaire nommé Tom, nommons-le Tina. Ce n'est qu'un détail, mais cela fait effectivement avancer les choses.
En participant au forum sur la Romance francophone de Suzanne Roy, je me suis dit qu'on pouvait faire la même chose pour la diversité. Changeons le nom de Fred et appelons-le Karim. Pour plus de femmes, prenons Greg et appelons-le Aïssatou. Si vraiment on ne veut pas toucher aux héros, diversifions leur entourage, que ce soit la voisine, le prof, l'ancien camarade de classe, le médecin, etc. Parce qu'un entourage varié, de près ou de loin, est également *ta* réalité.

CONSEIL AU PASSAGE

Le terme « black » en français est juste insupportable, les gens. « Noir » n'est pas un gros mot.




PEUT-ON CRÉER UN PERSONNAGE QUI APPARTIENT À UNE COMMUNAUTÉ QUI N'EST PAS LA NÔTRE ?


Évidemment.
Pas mal d'écrivains n'osent pas créer un personnage qui appartient à une autre communauté que la leur parce qu'ils ont peur de ne pas bien les représenter, mais pour moi (et ça n'engage que moi), c'est des foutaises (oualà, ça c'est dit).
Doit-on être un homme pour avoir des personnages masculins ? Doit-on être une femme pour avoir des personnages féminins ? Doit-on être vampire, martien, loup-garou, androïde, etc., pour écrire de la SFFF ? Doit-on aimer le fouet pour écrire de la BDSM ? (Je peux continuer encore longtemps.)
Que rend un héros noir différent d'un héros blanc ? Est-ce qu'il ne peut pas juste être un individu qui cherche sa place dans la société, qui a des rêves de famille (ou pas), qui doit résoudre des enquêtes ou peu importe ? Ne peut-il être ennuyeux de « normalité » ? Doit-il absolument revendiquer quelque chose ? Ne peut-il être juste quelqu'un qui, par hasard, a la peau noire ? Désolée de décevoir, mais ce n'est pas parce qu'on appartient à une minorité qu'on revendique quoi que ce soit ou qu'on a envie de faire passer des messages. (Non parce qu'on croirait qu'on est tous nés potentiels Rosa Parks et Nelson Mandela. Comment dire pour ne pas décevoir le peuple que ce n'est pas du tout le cas ?)

Mel par Aurélya
Dans La Réelle Hauteur des hommes, Mel est métisse, d'origine jamaïcaine. Elle adore le poulet jerk et a un bracelet avec des cauris, mais ses origines n'influencent en rien son histoire. Si elle avait été rousse ou noire, rien n'aurait changé le dénouement.
Mais si ça ne change en rien, à quoi bon insérer un personnage ___ ?
Parce que dans mon « normal », il y a des personnes de tous les horizons et il est impossible de ne pas avoir quelqu'un d'autre, quelqu'un qui rappelle à l'ensemble que l'ailleurs existe, que le monde est global depuis le temps des « Découvertes ». L'Angleterre a une grande communauté caribéenne, Mel m'est venue naturellement.

Pol par Aurélya
Cette façon de penser mes personnages n'est pas nouvelle. Quand j'ai écrit la première version d'Aujourd'hui ne se termine jamais, j'avais 17 ans et je vivais en Afrique du Sud. La communauté juive ashkénaze y est aussi normale que les Maghrébins en France et les Jamaïcains en Angleterre.
Le judaïsme est une religion méticuleuse avec énormément de codes et c'est facile de s'emmêler les pinceaux quand on n'est pas nés dans cette culture. À la fin de ma dernière réécriture, je me suis fait bêta-lire par une Juive pour être sûre de ne pas être à côté de la plaque parce que Mike et Pol ont beau être laïques, elles ont une famille pratiquante, et j'ai rectifié au besoin.
C'est bien à cela que servent les recherches et la bêta-lecture, après tout.

Dans Les Yeux de Léon, Léon et Anaëlle sont tous les deux métis. Léon est d'origine tunisienne (il s'appelle Taieb) et Anaëlle d'origine polynésienne. 



QUID DE L'APPROPRIATION CULTURELLE ?


De tous les thèmes à la mode, celui-ci est celui qui m'irrite le plus, mais d'une démangeaison interne impossible à soulager. Je ne nie pas l'existence de l'appropriation culturelle, mais Tumblr est passé par là et a transformé le monde en une vaste offense. La plupart des gens ne savent pas de quoi ils parlent, se contentent juste de répéter ce qu'ils ont lu / vu sans réfléchir, sans faire des recherches.
Ce que j'en pense réellement ? Qu'il n'y a pas d'appropriation quand tu respectes ce que tu racontes et que tu recherches pour être au plus près de la vérité.
S'il te vient d'écrire sur l'Angola (une idée comme ça, à chacun ses problèmes), je ne vais pas me fâcher ou me sentir offensée parce que tu parles de l'Angola sans jamais y avoir mis les pieds. On ne pourrait pas écrire de la fantasy ou de la space opera si c'était le cas ! Recherches, témoignages, bêta-lectures, tout cela rendra ton histoire honnête. Parles-en positivement, parles-en négativement, mais fais-le honnêtement !
On mange des pizzas et des sushis, on boit du whisky et de la caipirinha, on danse du kizomba et de la valse, on fait du yoga et du tae kwon do, on est catholique en Afrique et bouddhiste en Amérique, et c'est maintenant qu'on se pose des questions ? Alors que dans nos assiettes, dans nos armoires, dans nos produits du quotidien, dans notre musique ou dans nos films, il n'y a rien de 100 % de « chez nous » ? C'est à ce moment où j'ai envie de dire « va siffler dans l'océan et envoie-moi des cartes postales » (le yiddish, source d'inspiration en terme d'expressions désabusées) (ouille, Jo Ann, tu t'appropries le yiddish).


FAUT-IL FORCÉMENT AVOIR UN JAMES BOND NOIR ?

On sort un peu de la littérature, mais cela vient avec le sujet. Alors à cette question, ma réponse est :
Jamais de la vie.
Non, mais sérieusement. QUI A CRU que ça pourrait être une bonne idée ?! Et je ne connais quasiment personne dans mon entourage qui trouve que c'est une bonne idée. 
L'actrice Michelle Rodriguez a dit exactement ce que je pense (et une partie de la population concernée pense, donc) : il est temps de créer de nouveaux héros au lieu de changer la race de héros déjà existants. Pourquoi faut-il que James Bond soit noir ? Ne peut-on pas créer un 008 ? Pourquoi prendre ce qui existe pour le transformer ? N'y a-t-il pas suffisamment d'esprits créatifs dans le coin pour avoir de nouveaux personnages (qu'ils soient inclus dans d'anciens univers ou pas, ce n'est pas là le problème), qu'il faut CONSTAMMENT recycler pour nous caser quelque part ? Créons de nouveaux personnages au lieu de nous donner les rebuts. On mérite nos propres héros.
C'est comme cette tradition familiale où tu prends les vêtements déjà usés par tous tes aînés. Je me souviens d'un pyjama que ma grande sœur a porté, que mon grand frère a porté après elle, et qui m'est tombé dessus au bout de dix ans. À l'origine, c'était du pilou. Quand ce fut à mon tour, il était lisse comme un crâne chauve. Ça ne chauffait que dalle.


À PROPOS DE DIFFÉRENCES

J'intègre une parenthèse sur les différences dans ce hors-série parce que la différence, quelle qu'elle soit, contribue également à la diversité. C'est un terme un peu vague qui s'attache à tous ceux que la société distingue de la « normalité » (= moyenne), par la couleur de la peau, la sexualité, la religion, la culture, le handicap, la maladie, etc. Cela peut le définir (comme Littlejohn dans La Réelle Hauteur des hommes qui est totalement coincé dans sa condition) ou cela ne peut être qu'un trait de la personnalité (comme Léon dans Les Yeux de Léon où la cécité ne le définit absolument pas). Il faut, bien sûr, adapter le texte à ses nécessités et/ou à sa routine médicale s'il en a, sans que cela ne soit une revendication. La canne blanche de Léon ne cache pas de message, c'est juste qu'il en a besoin quotidiennement.
Encore une fois, ce n'est pas parce qu'un personnage souffre d'un handicap ou d'une maladie qu'il revendique quelque chose de particulier. Il peut également être ennuyeux de normalité.

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En résumé

Si tu es auteur/e et que tu veux diversifier ton casting, fonce. Prends une autre communauté que la tienne (soit-elle culturelle, religieuse, sexuelle ou autre), fais des recherches, évite les clichés et fais-toi bêta-lire si vraiment tu as peur de mal faire. Ce n'est pas plus compliqué que de chercher une recette ou ouvrir Google Maps pour appréhender les distances.
Exiger plus de diversité quand on n'est pas soi-même capable d'en ajouter dans ses romans c'est un peu du foutage de gueule (pardon, mais les jolis discours, hein). Souviens-toi juste que tu n'es pas obligé de le faire.

Écris comme tu le veux, comme tu le sens, c'est ton histoire, ton univers, tes règles du jeu. 

Avec ou sans minorités (in)visibles.

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