J’ai une ferme africaine, que ce soit au Kenya n’est qu’un détail


« Mais tu sais, en Afrique… »
« C’est l’équipe du Ghana qui joue, c’est toute l’Afrique qui la soutient… »
« Je connais bien l’Afrique, j’y suis allé/e plusieurs fois… »
« Tu dois être habitué/e à ça, non, chez toi, en Afrique… ? »
 « Ah, l’Afrique des frangipaniers… »

Ceci n’est que la pointe de l’iceberg lorsqu’à l’étranger, on parle de l’Afrique. Une pointe plutôt urticante, si tu veux mon avis, et je vais t’expliquer pourquoi.


[Ce billet a été écrit pour le blog L'Antre du bousier d'Elisa M. Poggio où tu peux le lire dans son intégralité.]




Ce petit village qu'est l'Afrique


Je suis « africaine ».
Remarque les guillemets.
Je suis « africaine », mais je ne représente pas l’Afrique car je ne suis pas née en Afrique, je suis née en Angola. On ne peut pas comparer l’Angola au Kenya ou au Maroc ou au Mali. Ce sont quatre histoires différentes, quatre peuples différents, quatre colonisations, quatre langues, quatre cultures…, et même cette affirmation est fausse car chaque pays est une mosaïque de peuples, d’ethnies, d’us et coutumes, de dialectes, de religions.

En Angola, par exemple, il y a une rivalité entre le nord et le sud, que ce soit par la langue, la culture, l’histoire ou même par la gastronomie. Dans le nord, on mange du manioc, dans le sud, du maïs. Mon père est du nord, ma mère est du sud, on a toujours mangé du maïs même en vivant dans le nord. Résultat : j’ai une culture du sud en n’ayant jamais vécu dans le sud. « Non, mais vous du sud… »
C’est anecdotique, c’est pourtant l’illustration qu’un pays n’est pas juste un pays. Alors comment, et au nom de quoi, on réduit tout un continent à un village ? L’Afrique, ce sont 54 pays, ce sont 54 mosaïques, ce sont 54 visions multipliées par autant d’ethnies et de religions. Alors j’aimerais qu’on me dise exactement ce que ça veut dire « je connais bien l’Afrique » ? Quelle est donc cette Afrique mythique qu’on connaît si bien après trois séjours d’une semaine dans cinq pays ? L’Afrique des frangipaniers ? Par Sigmund, je ne sais même pas à quoi ressemblent les… (ah non, je viens de Googler, il y en avait à l’ancienne école française à Luanda) (les clichés s’inspirent de la réalité, qu’est-ce que tu veux) (mais je n’ai jamais mis mon nez dedans pour connaître leur parfum).
L’Afrique, dans son ensemble, c’est la terre battue, oui. C’est des frangipaniers, aussi. C’est des villages, des huttes, des nomades, du soleil, des lions, des antilopes (c’est bon, les antilopes), de la savane, de la jungle. Mais l’Afrique ce sont des mégalopoles, des gratte-ciel en verre et béton armé, des autoroutes, de la pluie, des embouteillages, de la technologie. Soweto, un des townships les plus célèbres au monde, est composé de terre battue et d’asphalte, de bidonvilles et de villas millionnaires.

Mais « en Afrique »…

Facettes de l'Angola : Luanda, lac de Sakassange (Moxico), Luanda, Muxima


L'Africaine selon...

Je suis donc « africaine ».
Toutefois, moi, Jo Ann von Haff, née en Angola, je ne représente pas l’Afrique, je ne suis pas panafricaine, je ne vais être pour la seule équipe africaine en coupe du monde si ce n’est pas la mienne. Si j’écris un roman qui a l’Angola en arrière-plan, ce n’est pas un roman sur l’Afrique. D’ailleurs, ce n’est même pas un roman sur l’Angola, de la même façon que si une Française écrit un roman qui a la France en arrière-plan, ce n’est pas un roman sur la France.
Alors pourquoi cette différence de traitement ?

Quand j’ai lu La Ferme africaine, il y a si longtemps que je ne m’en souviens plus, j’ai mis de côté cette irritation. “I had a farm in Africa”. Non, camarade, tu avais une ferme au Kenya. On ne peut pas juger les mentalités de cette époque en particulier de la même façon qu’on les juge maintenant, ce n’est pas comme ça que ça marche. Du temps de La Ferme africaine, l’« Européen » était « en Afrique » en propriétaire, il grandissait en propriétaire, il pensait en propriétaire. Heureusement qu’il y avait des gens plus progressistes (selon notre vision actuelle de la chose) pour faire changer le monde, mais voilà. C’était comme ça.
(Tu remarqueras d’ailleurs que j’ai un nom allemand. Parfois, quand l’Européen et l’Africain s’entendent, ça fait des étincelles et ça plante des racines…)

En commentant chez Elisa, ce qui m’est surtout venu à l’esprit, c’est que cette tendance tellement colonialiste n’a pas changé. Il y a quelques années, je suis tombée sur le merveilleux L’Africaine de Francesca Marciano. </ironie> De ce livre, je ne retiens qu’une chose : les mentalités de certains Occidentaux expatriés n’ont pas changé depuis le temps de la colonisation et combien, ô combien, le terme néo-impérialisme est si approprié dans ces circonstances. L’Africaine, donc, est une Italienne qui s’installe au Kenya (ah, tiens), qui vit parmi d’autres expats, qui ne se mélange pas à la population autochtone, mais… OH, L’AFRIQUE COMME C’EST CHEZ MOI.
(Je ne suis pas une fille vulgaire, mais j’ai très envie de l’être.)
Ce qu’on pouvait pardonner à Karen Blixen à cause / grâce à son époque n’est pas valable aujourd’hui. Francesca Marciano dans son roman (son mémoire ?) n’était pas plus africaine que je ne serais jamais cubaine, pourtant, j’ai vécu quatre ans à Cuba. Si j’écris un roman sur ma vie (ou de ce que je m’en souviens) à La Havane, je doute, mais ô, je doute que ça pourrait s’appeler La Cubaine.

Et l'Européenne, dans ce cas ?


Tu sais le plus ironique dans tout ça ?
C’est que si j’écris un roman qui se passe à Lisbonne, je peux le transposer à Paris, à Rome, à Berlin, sans souci. Mes personnages prendraient le métro, le bus, iraient dans un bistrot entre midi-deux, iraient à un after le vendredi, iraient au cinéma, rentreraient tard. Peu importe. Je n’aurais qu’à changer leur prénom, ajouter un ou deux idiomatisme, et c’est bon. C’est une question de clics, de rechercher/remplacer. Mon roman La Réelle Hauteur des hommes se passe à Londres, mais l’histoire aurait pu être située à Paris ou à Francfort. Les Yeux de Léon se passent à Montpellier, mais cela n’aurait rien changé si c’était Lisbonne. Pourtant, l’Europe n’est jamais l’Europe qu’en politique. Le reste du temps, c’est la France, c’est l’Italie, c’est l’Allemagne, et on fait bien le distinguo.
Maintenant, essaie de transposer ton roman de Nairobi à Luanda ou de Casablanca à Bamako.
Tu es quitte pour réécrire ton roman, camarade.

Parce que. L’Afrique.

Pour plus de diversité

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