[Lecture libre] Peau de ma peau (nouvelle)

Je me rappelais de chaque instant de la naissance de Marion, chaque seconde depuis. Je me souvenais de son odeur de coton, de sa chaleur contre mon sein. Marion avait les cheveux bouclés d’un ton cuivré ravissant ; sa peau ressemblait à du caramel blond. Marion était une victoire contre la société qui me rejeta dans le passé. Marion. Fillette adorable, généreuse, obéissante, la joie de ses parents.
Jusqu’à ce jour.

J’étais furieuse. Je serrai les poings et me frappai les cuisses dans le vain espoir de me calmer, mais c’était impossible. Je ne pouvais pas. Pas après cette humiliation.
Moi comme Marion avions été enthousiastes devant ce déménagement, la nouvelle vie qui s’offrait à nous. Pourtant cette scène, devant son nouveau lycée… Elle discutait avec ses nouvelles camarades de classe devant les grilles de son établissement. Je m’approchais lentement pour ne pas m’imposer, mais ce fut suffisant pour entendre ses mots. Des mots qui m’écœuraient encore, qui me rendaient furieuse. Non, pas furieuse. J’étais triste, profondément déçue par la lumière de mes jours, le fruit de mon ventre.
Marion ne me regardait pas. Elle avait les yeux résolument baissés, fixait ses chaussures sans dire un mot. Elle était bien trop orgueilleuse pour admettre qu’elle était dans le tort. Elle n’avait pas été éduquée de cette façon, si jamais son père apprenait…

« Es-tu fière de toi ? » demandai-je.

Marion ne répondit pas.

« Marion, regarde-moi. »

Le ton de ma voix la fit sursauter. Je ne voulais pas crier, mais il y avait tant de rage en moi, tant de peine. Elle leva la tête sans oser me regarder dans les yeux.

« As-tu honte de moi ? questionnai-je d’une voix plus posée ; elle déglutit. « Je suis ta mère. Cet état de fait ne changera jamais. As-tu honte d’être ma fille ? »

Cette question me faisait plus mal à moi qu’à elle, c’était évident. C’était comme une dague qui s’enfonçait inexorablement dans ma poitrine. C’était douloureux et Marion ne parlait toujours pas.

« On t’a donné une langue, alors parle. Utilise ton droit à la parole à bon escient pour une fois et réponds-moi.
— Non, maman. Je n’ai pas honte de toi…
— Alors explique-moi ? Comment se fait-il que je suis devenue ta… gouvernante ? Est-ce que… est-ce que parce que je suis noire ? Ce n’est parce que tu es sortie blanche de mon ventre que tu n’as pas du sang noir qui coule dans tes veines. Que tu le veuilles ou non, je suis noire et je serai toujours ta mère. Et tu seras toujours ma fille », ajoutai-je dans un murmure.

Marion ne répondait toujours pas.

« Je suis désolée. Désolée d’avoir entendu ça. Je suis désolée qu’un jour tu puisses dire à tes amis que je ne suis que ta gouvernante. Je t'ai aimée depuis le jour où tu as été conçue, quand je t'ai portée dans mon cœur pendant neuf mois. Je t'ai aimée le jour où tu es née et que tu étais si petite dans les bras de ton père. Je t'ai aimée quand tu es devenue le plus bel enfant de cette planète. Je t'ai aimée quand tu étais malade, quand tu étais triste, quand tu étais fatiguée, quand tu as fait tes dents. Je t'ai aimée quand tu as dit tes premiers mots, quand tu as fait tes premiers pas, quand tu as commencé à manger toute seule. Je t'ai aimée quand tu étais heureuse. Je t'ai aimée quand je t'ai laissée devant l'école pour la première fois et que tu as couru vers moi, en me demandant de ne pas m'en aller parce que j'étais ta maman. Je t'ai aimée quand tu as dit que tu avais beaucoup de nouveaux amis. Je t'ai aimée lors de ton premier baiser. Je t'ai aimée quand tu nous as présenté ton premier petit ami. Je t'ai aimée quand tu as appris à cuisiner et que tu as failli brûler la maison. Je t'ai aimée parce que tu étais mon enfant. Peu importait les problèmes, les pleurs, les larmes... Je t'ai aimée chaque jour de ta vie depuis ta conception. Et je ne t'aimerai pas moins aujourd'hui parce que tu feras des erreurs toute ta vie et que je suis ta mère. Je suis désolée de te faire honte. Tu devras m'accepter telle que je suis. Je ne peux pas et ne veux pas éclaircir ma peau pour ne plus t'embarrasser. Tu devras apprendre que tu es venue de deux mondes différents, mais que ces deux mondes t'aiment de la même manière. »

Marion baissa les yeux, ses larmes inondaient son visage.

« Je suis désolée, maman. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. »

Je détournai le regard.

« Ton père n’a pas besoin de savoir ça. »

Ce sujet qui me rendait malade.

« J’imagine que tu as des devoirs ? », continuai-je.

Marion acquiesça.

« Alors, va. »

Elle ramassa son sac à dos et pivota sur ses talons. Elle allait disparaître dans le couloir lorsqu’elle revint sur ses pas. Elle hésitait encore.

« Oui ?
— Je suis vraiment désolée, maman, murmura-t-elle. Je ne voulais pas te blesser. J’ai été stupide. Pardonne-moi.
— Souviens-toi juste que tu es ma fille et que tu le seras toujours. »

Elle hocha la tête, s’enferma dans sa chambre et les larmes coulèrent enfin sur mes joues. Je m’assis à table et observai mes mains noires. Des mains qui avaient tenu ma fille minuscule, qui l’avaient lavée, changée, habillée. Des mains qui avaient essuyé des larmes de blessure, de détresse, de cœurs brisés. Peu importait ce que Marion pouvait penser en ce moment. Mais elle était la chair de ma chair.


La peau de ma peau.

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