[Lecture libre] Une nuit au Louvre (nouvelle)

Les lumières éclairent la salle des États. Mes os craquent lorsque je me redresse et je parviens à maîtriser mes paupières avant que le gardien ne fasse son entrée. Mon sourire se fige, mes doigts se crispent. Il arrive. 

« Bonjour, monna Lisa ! » 

Dès neuf heures, les touristes arrivent par centaines, puis par milliers, et s’entassent devant moi. Souvent, j’ai envie de tirer la langue à tous ces photographes amateurs. Comment réagiraient-ils en me voyant faire une grimace ? Ma position est tout sauf naturelle. À la fin de la journée, je suis aussi courbaturée que si j’avais joué au calcio. Je ne peux bouger sans créer une émeute et une nouvelle vague de tests. 

Depuis des années, les scientifiques cherchent en vain le mystère de mon sourire, de ma posture, de mon visage… Entre découverte et diffamation, la ligne est infime. On m’a d’abord diagnostiqué une paralysie faciale (cela s’appelle désormais le syndrome de Mona Lisa) qui va de pair avec une dissymétrie musculaire parce que j’ai supposément une jambe plus courte que l’autre (eux qui ne m’ont jamais vue debout). On devine également mon manque de dentition et un taux élevé de cholestérol à cause d’un nævus dont j’ignorais l’existence. Avez-vous déjà entendu parler de la kératose folliculaire spinulosique decavalcante ? Moi, oui. Ils se fondent sur mon absence de sourcils pour l’expliquer. Ce mal peut entraîner une photophobie, ce qui est plutôt ironique. De 9 heures à 22 heures, six jours sur sept, je suis sous les projecteurs. Ils auraient pu tenir compte des résultats de leurs recherches et baisser la luminosité ! Accidenti! Je ne souffre pas uniquement de maladies rares. Ma mâchoire est large, mon menton pointu, mes mains géantes… Cela suffit à faire croire que je suis hermaphrodite. D’ailleurs, d’après les acousticiens, ma voix serait bien trop grave pour une femme.

Malgré une liste interminable de découvertes et de révélations saugrenues, mon sourire est moins douloureux et plus sincère lorsque je pense à mes colocataires de la salle 6. Les nuits sont courtes depuis qu’ils nous ont placés face aux plus grands noceurs de tous les temps. Lorsqu’il n’y a plus âme qui vive dans les couloirs, mes amis et moi quittons nos postes et allons faire la fête chez nos voisins d’en face. 

C’est toujours amusant à Cana. Voilà des milliers d’années qu’ils célèbrent les Noces. Je passe mes soirées à danser au rythme de la viole de gambe de Véronèse, du cornet droit de Bassano, du violon de Tintoret et de la basse de viole de Titien ; à déguster des mets délicieux transportés à dos d’homme et boire du vin miraculé à la santé des jeunes mariés ; à rire à l’humour gras des bouffons, accompagnée de rois, reines, empereurs et sultans ; à participer aux débats avec insolence alors que je ne suis qu’une femme dans ce milieu. D’autres nuits, pourtant, je suis plus sage et moins festive. Je me rapproche donc d’Yehoshua et Myriam en toute humilité pour écouter Ses paraboles.

Avant que je ne m’en rende réellement compte, il est l’heure de la tierce. Déjà ! Les portes du musée s’ouvrent. Les premiers touristes et autres passionnés me cherchent comme la Terre promise. Les éclairages sont forts (il doit y avoir du vrai dans la photophobie) et ma cage en verre ne me protège pas suffisamment. Ces innocents émerveillés par ma légende auréolée de mystère (je ne suis qu’une femme somme toute normale, mariée et mère de cinq enfants) pensent sincèrement que je les surveille de manière bienveillante (j’avoue que je me moque juste un peu de leur fascination). La foule est compacte face à moi, je ne distingue aucune silhouette, aveuglée par les éclairs permanents des appareils.

Pendant une fraction de seconde, je croise mon propre reflet sur le verre. 

Il y a longtemps déjà, un jeune artiste s’est assis devant moi. Il s’appelait Fernando, je m’en souviens. J’ai eu vent d’énormément de détournements de mon portrait : moustache en croc ; pipe à la bouche ; guitare ou chien dans les bras ; même montrant mon arrière-train dans un coin de rue (quelle indécence !). Mais lorsque je vois mon image dans ce miroir improvisé, c’est à Fernando que je pense, à son idée de moi lorsque j’avais douze ans, faite de gras et de bourrelets. Toutes ces soirées insouciantes commencent à peser sur mes épaules, et pas que ! Mon cou disparaît sous un menton qui double ; mes joues gonflent comme un ballon ; ma peau est en mauvais état. J’en connais les raisons du bout des doigts : plats riches, boissons illimitées, nuits courtes, réveils durs, lumière violente… Bientôt, les spécialistes confirmeront mon cholestérol et ajouteront des diabètes. Les nutritionnistes disserteront sur mon adiposité soudaine. Les conservateurs me passeront sous lumière rasante avant de refixer les dégâts car j’explose littéralement les coutures. 

Le reflet s’estompe, mais la caricature de Fernando reste gravée dans mon esprit. Je m’en inquiète encore lorsque j’observe, à ma droite, Vénus en compagnie d’un putto.

Ma camarade passe la journée allongée dans une position encore plus compliquée que la mienne, tenant d’une main de moins en moins distraite un couple de tourterelles. Maintenant je comprends pourquoi elle ne se laisse jamais aller autant que moi ! Contrairement à elle, je peux aisément cacher mes rondeurs sous mes vêtements et puis… je suis une femme coupée en deux, on ne voit que le haut de mon corps. Finalement, je ne suis pas si mal lotie. 

Étrangement soulagée (je suis florentine, qu’aurais-je fait de mes nuits sans manger ?), je souris de plus belle aux excursionnistes pressés. Ils ont moins de trois secondes pour m’admirer avant de repartir au pas de course vers d’autres sentiers battus. Souris, Lisa, souris. Ce soir arrivera assez tôt. Tu prendras un gobelet de vin à la santé des mariés et aux orties l’embonpoint de Fernando. 

Alla tua salute!

9 commentaires:

  1. Voilà un petit texte plein de vie, d'humour, de sensibilité fine, et plutôt bien écrit.
    Hervé-Léonard Marie (Atramenta)

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  2. Une des réussites de ce texte : donner vie et folie à cette figure légendaire, avec un humour bien plaisant.
    N.B.L. (Atramenta)

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  3. Regard en humour derrière la vitre sans tain, côté verso du tableau. A lire
    Brouillard (Atramenta)

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  4. Erudition au service d'un texte plein d'humour, et très bon moment de lecture donc.
    Horace Mondrague (Atramenta)

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  5. Auto-portrait de la Joconde très bien écrit : je retiens forcement l'exercice d'une plume assurée.
    Jean-Pierre Chatot (Atramenta)

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  6. Original, car tu adoptes la place d'une oeuvre, et qui plus est une oeuvre majeure, ce qui n'est pas une moindre affaire !
    Jean-Patrick Beaufreton (Atramenta)

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  7. Comme ça fait du bien d'entendre la Joconde se défouler ! Merci Jo Ann de l'avoir écoutée avec tant d'humour.
    Mary Mye (Atramenta)

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  8. Merci pour ces pages du journal de Mona Lisa, extrêmement écrites et pleines d'humour.
    Laure Halipré (Atramenta)

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  9. Une nouvelle superbement écrite, teintée d'humour et de léger suspense, dans un registre fidèle au contexte (le fameux musée et son éternelle Joconde!).
    Laura Kita Kejuo (Atramenta)

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