[Extrait] La Réelle Hauteur des hommes
La radio s’alluma à 8 heures. Mel se retourna dans son lit et se couvrit le visage, elle n’avait aucune envie de se lever. Elle écrasa l’oreiller sur sa tête, mais Upside Down de Diana Ross devenait de plus en plus entêtant, une torture ! Illustratrice indépendante de profession, Mel travaillait seule la plupart du temps. À son grand dam, elle ne pouvait déléguer pour faire une grasse matinée. Elle repoussa sa couette et glissa hors du lit. Les yeux encore fermés, elle releva ses longues tresses sur le haut de la tête, se brossa les dents et prit une douche.
Mel était une jeune femme aux innombrables rituels. Du lundi au vendredi, chaque matin commençait exactement de la même manière. Dans sa kitchenette américaine, elle mettait la bouilloire en marche avant d’allumer son ordinateur posé sur la table de travail juste derrière le canapé et lancer son lecteur de musique. Elle tirait les rideaux, ouvrait les fenêtres et laissait l’air pénétrer son minuscule salon. Même lorsque Londres se réveillait sous la pluie, elle ne dérogeait jamais à cette habitude. Pendant que l’eau chauffait, Mel arrosait la dizaine de plantes qui transformait la pièce en jungle urbaine, et quand le sifflement lui parvenait, il était 8 h 30 à l’horloge accrochée au mur orange vif, au milieu d’une série de reproductions réalisées avec sa mère. Elle se préparait alors un thé, prenait des cookies, puis s’asseyait à son bureau. Les pieds sur le rebord du siège, elle gardait les deux mains autour de sa tasse, sauf lorsqu’il fallait cliquer sur la souris pour dérouler ou fermer les pages ouvertes sur les blogs et les réseaux sociaux. Et tous les matins, sans exception, elle débutait sa journée de travail en lisant le billet de 9 heures de son blog favori.
La Réelle Hauteur des hommes était comme un bon magazine : actualités, culture, sorties, voyages et relations, le tout, avec une touche très personnelle. Son auteur signait sous le pseudonyme de Littlejohn, et Mel, comme des milliers de lecteurs dans le monde entier, adorait le lire. Elle avait le béguin pour un homme dont elle n’avait jamais vu le visage, ne connaissait ni le vrai nom ni le son de la voix, mais elle était touchée par sa façon de voir le monde et par ce qu’elle percevait entre ses lignes. Parfois, elle essayait de se l’imaginer et le griffonnait au crayon gris dans son cahier de brouillon, épais comme l’annuaire. Pour elle, Littlejohn était un trentenaire aux cheveux et à la peau clairs. C’était vague mais suffisant pour qu’elle le décline en hommes de toutes les formes.
Lorsqu’elle fermait la page de Littlejohn, elle rebranchait son téléphone fixe réservé à ses clients et ouvrait enfin sa boîte aux lettres. Elle répondait aux e-mails, finalisait le dernier projet en cours ou en entamait un nouveau. Depuis qu’elle travaillait à domicile, Mel s’était imposée des règles strictes pour rendre tangible la frontière entre sa vie privée et sa vie professionnelle. Elle passait plus de quarante-cinq heures par semaine devant l’ordinateur, un stylet à la main, une tasse de thé pas très loin, et elle refusait d’y ajouter son temps libre. Elle refusait même de changer de téléphone, préférant le vieil engin qui n’envoyait que des textos. Le soir, elle dînait devant la télé et dessinait, encore. Parfois, et uniquement parce que sa meilleure amie le lui rappelait souvent, elle faisait un peu de sport pour contrer tous les plats surgelés qu’elle consommait, mais c’était vain, elle priait pour que les litres de thé suffisent à nettoyer son système.
Le téléphone sonna peu avant midi. Mel décrocha avec le sourire :

— Melanie Gordon, en quoi puis-je vous aider ?
— Où est-ce que tu as encore fichu ton portable ? s’impatienta Alice. Ça fait cent ans que je t’appelle !

Mel grimaça et jeta un coup d’œil à sa table. Il y avait une pile de factures ordonnées sur le côté, l’appareil ne se cachait pas dessous. L’avait-elle seulement emmené dans le salon, ce matin ?

— Aucune idée, répondit-elle en haussant les épaules.
— Comme d’habitude…, grommela sa meilleure amie.
— Tu t’énerves trop vite, tu finiras par faire un AVC si tu ne prends pas soin de ton petit cœur noir.
— Mon petit cœur noir se porte à merveille. Les toiles d’araignées qui l’enveloppent le protègent assez efficacement.
— J’attends toujours, Alice. Je travaille, figure-toi.
— Moi aussi ! Je viens d’avoir une idée, c’est mon agent qui sera ravie parce que ça fait un an que je ne lui soumets rien.

Mel et Alice se connaissaient depuis la maternelle et étaient restées amies malgré leurs différences notoires. Alice était un oiseau de nuit qui voyait le monde en noir contrairement à Mel, irréductible optimiste qui ne jurait que par les couleurs et le soleil. À défaut de ne jamais avoir vécu au pays de son père, la chaleur de la Jamaïque courait dans ses veines. Elles avaient beau avoir des philosophies de vie à l’opposé, Mel et Alice avaient collaboré dans une demi-douzaine d’albums pour enfants qui aimaient les histoires d’horreur à lire dans les forteresses de draps à la lumière d’une lanterne.

— Quelle idée ? demanda Mel en s’emparant du bloc-notes.
— Un petit garçon façon Sophie de la comtesse de Ségur et un fantôme, répondit Alice.
— C’est de saison.
— La déco de Halloween à la librairie a dû m’inspirer. Tu fais quoi, ce soir ?
— Rien. Je vais me coucher tôt.
— Tu te couches toujours tôt.
— Uniquement si on compare mon rythme au tien ! J’ai eu du mal à me lever, ce matin. Non seulement j’ai l’impression que je paie encore la soirée de samedi dernier, mais en plus j’ai commencé à lire le polar que tu m’as recommandé. L’erreur de mon existence, je suis morte et je meurs encore.
— Tu es nulle, Mel. Pourquoi on est amies, déjà ?
— Je me pose cette question chaque jour que Dieu fait…


0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Rejoins la communauté

Abonne-toi à la newstter et reçois des manuscrits gratuits, des vlogs et des avant-premières, participe à des concours privés, et gagne des exclusivités dans ta boîte aux lettres (ou postale) ! Ça te dit ?

À très vite dans ta boîte aux lettres !


* champs requis
Contact
Jo Ann von Haff
Skype @joannkamar
Luanda, Angola
Des histoires