15 janvier 2018

đź“Ť J’ai une ferme africaine, que ce soit au Kenya n’est qu’un dĂ©tail
« Mais tu sais, en Afrique… » 
« C’est l’Ă©quipe du Ghana qui joue, c’est toute l’Afrique qui la soutient… » 
« Je connais bien l’Afrique, j’y suis allĂ©/e plusieurs fois… » 
« Tu dois ĂŞtre habituĂ©/e Ă  ça, non, chez toi, en Afrique… ? » 
« Ah, l’Afrique des frangipaniers… »


Ceci n’est que la pointe de l’iceberg lorsqu’Ă  l’Ă©tranger, on parle de l’Afrique. 
Une pointe plutĂ´t urticante, si tu veux mon avis, et je vais t’expliquer pourquoi.



Ce petit village qu'est l'Afrique

Je suis « africaine ».
Remarque les guillemets.
Je suis « africaine », mais je ne reprĂ©sente pas l’Afrique car je ne suis pas nĂ©e en Afrique, je suis nĂ©e en Angola. 
On ne peut pas comparer l’Angola au Kenya ou au Maroc ou au Mali. Ce sont quatre histoires diffĂ©rentes, quatre peuples diffĂ©rents, quatre colonisations, quatre langues, quatre cultures…, et mĂŞme cette affirmation est fausse car chaque pays est une mosaĂŻque de peuples, d’ethnies, d’us et coutumes, de dialectes, de religions.

En Angola, par exemple, il y a une rivalitĂ© entre le nord et le sud, que ce soit par la langue, la culture, l’histoire ou mĂŞme par la gastronomie. Dans le nord, on mange du manioc, dans le sud, du maĂŻs. Mon père est du nord, ma mère est du sud, on a toujours mangĂ© du maĂŻs mĂŞme en vivant dans le nord. RĂ©sultat : j’ai une culture du sud en n’ayant jamais vĂ©cu dans le sud. 
« Non, mais vous du sud… »
C’est anecdotique, c’est pourtant l’illustration qu’un pays n’est pas juste un pays. Alors comment, et au nom de quoi, on rĂ©duit tout un continent Ă  un village

L’Afrique, ce sont 54 pays, ce sont 54 mosaĂŻques, ce sont 54 visions multipliĂ©es par autant d’ethnies et de religions. J’aimerais qu’on me dise exactement ce que ça veut dire « je connais bien l’Afrique » ? Quelle est donc cette Afrique mythique qu’on connaĂ®t si bien après trois sĂ©jours d’une semaine dans cinq pays ? L’Afrique des frangipaniers ? Par Sigmund, je ne sais mĂŞme pas Ă  quoi ressemblent les… (ah non, je viens de Googler, il y en avait Ă  l’ancienne Ă©cole française Ă  Luanda) (les clichĂ©s s’inspirent de la rĂ©alitĂ©, qu’est-ce que tu veux) (mais je n’ai jamais mis mon nez dedans pour connaĂ®tre leur parfum).

L’Afrique, dans son ensemble, c’est la terre battue, oui. C’est des frangipaniers, aussi. C’est des villages, des huttes, des nomades, du soleil, des lions, des antilopes (c’est bon, les antilopes), de la savane, de la jungle. Mais l’Afrique ce sont des mĂ©galopoles, des gratte-ciel en verre et bĂ©ton armĂ©, des autoroutes, de la pluie, des embouteillages, de la technologie. 
Soweto, un des townships les plus cĂ©lèbres au monde, est composĂ© de terre battue et d’asphalte, de bidonvilles et de villas millionnaires.

Mais « en Afrique »…

Facettes de l'Angola : Luanda, lac de Sakassange (Moxico), Luanda, Muxima


L'Africaine selon...

Je suis donc « africaine ».
Toutefois, moi, Jo Ann von Haff, nĂ©e en Angola, je ne reprĂ©sente pas l’Afrique, je ne suis pas panafricaine, je ne vais ĂŞtre pour la seule Ă©quipe africaine en coupe du monde si ce n’est pas la mienne. 
Si j’Ă©cris un roman qui a l’Angola en arrière-plan, ce n’est pas un roman sur l’Afrique. D’ailleurs, ce n’est mĂŞme pas un roman sur l’Angola, de la mĂŞme façon que si une Française Ă©crit un roman qui a la France en arrière-plan, ce n’est pas un roman sur la France.

Alors pourquoi cette différence de traitement ?

Quand j’ai lu La Ferme africaine, il y a si longtemps que je ne m’en souviens plus, j’ai mis de cĂ´tĂ© cette irritation. 

“I had a farm in Africa”. 

Non, camarade, tu avais une ferme au Kenya. 
On ne peut pas juger les mentalitĂ©s de cette Ă©poque en particulier de la mĂŞme façon qu’on les juge maintenant, ce n’est pas comme ça que ça marche. 
Du temps de La Ferme africaine, l’« EuropĂ©en » Ă©tait « en Afrique » en propriĂ©taire, il grandissait en propriĂ©taire, il pensait en propriĂ©taire. Heureusement qu’il y avait des gens plus progressistes (selon notre vision actuelle de la chose) pour faire changer le monde, mais voilĂ . C’Ă©tait comme ça.

(Tu remarqueras d’ailleurs que j’ai un nom allemand. Parfois, quand l’EuropĂ©en et l’Africain s’entendent, ça fait des Ă©tincelles et ça plante des racines…)

En commentant chez Elisa, ce qui m’est surtout venu Ă  l’esprit, c’est que cette tendance tellement colonialiste n’a pas changĂ©

Il y a quelques annĂ©es, je suis tombĂ©e sur le merveilleux L’Africaine de Francesca Marciano. </ironie> 
De ce livre, je ne retiens qu’une chose : la mentalitĂ© de certains Occidentaux expatriĂ©s n’a pas changĂ© depuis le temps de la colonisation et combien, Ă´ combien, le terme nĂ©o-impĂ©rialisme est si appropriĂ© dans ces circonstances. L’Africaine, donc, est une Italienne qui s’installe au Kenya (ah, tiens), qui vit parmi d’autres expats, qui ne se mĂ©lange pas Ă  la population autochtone, mais… OH, L’AFRIQUE COMME C’EST CHEZ MOI.

(Je ne suis pas une fille vulgaire, mais j’ai très envie de l’ĂŞtre.)

Ce qu’on pouvait pardonner Ă  Karen Blixen Ă  cause / grâce Ă  son Ă©poque n’est pas valable aujourd’hui. Francesca Marciano dans son roman (son rĂ©cit ?) n’Ă©tait pas plus africaine que je ne serais jamais cubaine, pourtant, j’ai vĂ©cu quatre ans Ă  Cuba. Si j’Ă©cris un roman sur ma vie (ou de ce que je m’en souviens) Ă  La Havane, je doute, mais Ă´, je doute que ça pourrait s’appeler La Cubaine.


Et l'Européenne, dans ce cas ?

Tu sais le plus ironique dans tout ça ?
Si j’Ă©cris un roman qui se passe Ă  Lisbonne, je peux le transposer Ă  Paris, Ă  Rome, Ă  Berlin, sans souci. Je n’aurais qu’Ă  changer leur prĂ©nom, ajouter un ou deux idiomatismes, et c’est bon. C’est une question de clics, de rechercher/remplacer
La RĂ©elle Hauteur des hommes se passe Ă  Londres, mais l’histoire aurait pu ĂŞtre situĂ©e Ă  Paris ou Ă  Francfort. Les Yeux de LĂ©on se passent Ă  Montpellier, mais cela n’aurait rien changĂ© si c’Ă©tait Lisbonne. 
Pourtant, l’Europe n’est jamais l’Europe qu’en politique. Le reste du temps, c’est la France, c’est l’Italie, c’est l’Allemagne, et on fait bien le distinguo.

Maintenant, essaie de transposer ton roman de Nairobi Ă  Luanda ou de Casablanca Ă  Bamako.
Tu es quitte pour réécrire ton roman, camarade.

Mais bon. 
L’Afrique.

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