[Extrait] Au Sorbier des oiseleurs

Mardi 22 mars

Juste avant d’arriver au cinquième étage, Ginie s’assit sur les marches et enleva ses bottes. Il était presque 2 heures du matin, le son de ses talons retentissait bien trop bruyamment dans la cage d’escalier et cela ne tromperait en rien sa mère, mais cette dernière ne pourrait pas l’accuser de faire un esclandre. Ses bottes à la main, Ginie monta les dernières marches en courant ; le froid traversait ses bas noirs et elle avait l’impression de marcher sur de la braise. Alors qu’elle tournait la clé dans la serrure en sautillant d’un pied sur l’autre pour éviter d’attraper froid, la porte d’entrée s’ouvrit à la volée. Ginie lâcha le trousseau pour ne pas se blesser et déglutit péniblement.
Pour une entrée discrète, c’est raté.
Enveloppée dans son peignoir turc, sa tresse noire à moitié défaite tombant sur son épaule, Regina la fixait de ses yeux sombres et sévères.

— Où étais-tu passée ? l’interrogea-t-elle d’une voix dure.

Ginie récupéra sa clé et ferma doucement la porte avant de répondre :

— C’est mon anniversaire, maman…
— Est-ce une excuse pour rentrer à cette heure ? s’emporta sa mère. Un lundi ?

Un peu, oui.
Ginie venait de fêter ses vingt-cinq ans. Un quart de siècle ! Elle travaillait sans relâche et n’avait quasiment jamais de congés. Alors n’avait-elle pas le droit de sortir pour faire la fête avec ses amis afin de le célébrer ? Iris ne l’aurait jamais laissé passer la soirée en pyjama , de toute façon : elle lui avait organisé une soirée avec leurs amis, ils avaient mangé et dansé, avant de se retirer à des heures plus ou moins décentes. Après tout, ils travaillaient tous le lendemain. S’il ne tenait qu’à Regina, Ginie ne quitterait la maison que pour son travail et aller à la messe le dimanche, ce qu’elle ne faisait plus depuis un moment, pécheresse qu’elle était.

— Bonne nuit, maman, lâcha Ginie en se dirigeant vers sa chambre.
— Dieu punit les dévergondées, Virginia, la sermonna Regina dans son dos. Nous sommes en plein Carême ! Sans prière et sans rédemption, tu es condamnée !

Ginie n’avait même pas mangé une seule part du magnifique gâteau au chocolat que Cassandra avait commandé au Sorbier des Oiseleurs — leur point de chute gourmand —, le meilleur salon de thé d’Aucelaire, voire même de toute la région parisienne. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui avait manqué !
C’était peut-être ça aussi qui finalement irritait Regina: Ginie était née en plein jeûne. Peu étonnant qu’elle n’eut jamais droit de faire la fête… Regina ne lui avait jamais souhaité un joyeux anniversaire, et même si cela était tombé à un autre moment de l’année, Ginie n’aurait pas mérité un cupcake non plus. Regina ne ferait jamais rien pour inciter à un des sept péchés capitaux. Quand elle était petite, ses grands-parents lui offraient un livre ou une fleur, l’emmenaient pique-niquer avec les petits voisins, sans gâteau ni soda à cause de la période, mais Ginie n’aurait échangé ces moments pour rien au monde. Sauf qu’ils n’étaient plus là…
Ginie saisit la clé qu’elle portait autour du cou pour ouvrir sa chambre où elle s’enferma à double tour et s’adossa un moment contre le battant, lasse, si lasse. La soirée avait été tellement bien, pourtant !

— Je suis déjà condamnée à perpétuité, maman…, murmura-t-elle.

Selon Regina, Ginie ne faisait jamais rien de bien, alors à quoi bon essayer de la convaincre ? Ginie avait cessé d’argumenter et ne l’écoutait plus que d’une oreille.
Elle se dirigea vers la fenêtre en guillotine. Dans l’immeuble en face, Iris attendait avec sa petite amie Léonie, assise à la fenêtre, une jambe dans le vide et une tasse à la main. Même de loin, on ne pouvait pas manquer ses cheveux rouge vif. Ginie remonta la vitre, attirant le regard de ses amies et montra ses pouces vers le haut. ; Iris leva sa tasse en réponse. Elle était entrée, elle était dans sa chambre, saine et sauve, tout allait bien.
Ou pas si mal.
Comme elles travaillaient toutes les trois le lendemain, Ginie ne s’attarda pas. Elle referma la fenêtre, baissa les stores et se changea rapidement avant de se coucher dans son lit étroit. Sa mère priait devant sa porte, comme souvent lorsqu’elle était convaincue que sa fille avait péché. Ginie se laissa bercer par la rengaine. À force, elle ne distinguait plus les mots, elle n’entendait plus que le murmure monotone, aussi efficace qu’un somnifère. Avec un peu de chance, l’homme de sa vie, son prince charmant, celui qu’elle trouvait bien plus souvent dans les romans que dans la rue, viendrait lui rendre visite dans ses rêves…

* * *

À la frontière entre le cœur médiéval d’Aucelaire et la forêt de Saint-Mader qui bordait la Seine, se trouvait un ancien couvent dont le bâtiment avait changé de vocation depuis maintenant deux siècles et qui pourtant avait gardé son surnom. Pour les Aucelois, ce qui avait été autrefois la résidence et le lieu de travail des Sœurs Ouvreuses de la Garde serait toujours : le « Couvent ». Dans la partie résidentielle, à l’arrière, vivaient dix-huit femmes qui ne menaient pas du tout une vie monastique. Seize d’entre elles travaillaient pour le Sorbier des Oiseleurs, situé sur les deux premiers étages à l’avant. Depuis l’aube, les fours du salon de thé ne s’arrêtaient pas et l’odeur de farine cuite allait jusqu’à la rue. On organisait les présentoirs de gâteaux gourmands et de biscuits géants ; on remplissait les grandes corbeilles en osier de toutes sortes de pains et on sélectionnait les fruits pour les jus et les smoothies. Des mains agiles mettaient tout en place avant l’ouverture des portes. Jusqu’à 21 heures, l’établissement ne se désemplirait pas et les clients créeraient de véritables embouteillages à la caisse.
Henriette revint de la forêt par l’arrière du bâtiment, accompagnée de chats et d’oiseaux qui volaient à basse altitude. Elle referma la porte antique qui donnait sur la forêt en faisant attention à bien tirer tous les verrous, puis traversa la cour où les sorbiers des oiseleurs fleurissaient et dont les pétales tombaient sur les tables et les chaises couvertes de rosée. Pendant que les animaux disparaissaient dans différentes directions, elle se rendit sur l’avenue mouvementée par l’entrée de service et remonta ses lunettes sur ses cheveux poivre et sel coupés courts.

— Bonjour, tante Harrie !

Les passants continuaient de la saluer avec un sourire, sans s’arrêter. Depuis vingt ans, Henriette était la pâtissière préférée de la ville et sa renommée dépassait les frontières de la région parisienne.  Des touristes venaient à Aucelaire spécialement pour elle.

— Bonjour, les enfants, répondit-elle.

Léonie, qui longeait le trottoir sans se presser, ses boucles blondes au vent et les yeux brillant, remarqua Henriette. Elle ne contourna pas le bâtiment pour entrer dans la résidence et la rejoignit devant le salon.

— Comment va Iris ? s’enquit la doyenne en l’étudiant.
— Elle va toujours très bien, toujours d’excellente humeur. Un véritable soleil !
— Si je me souviens bien des consignes, on devait juste garder un œil sur elle, remarqua Henriette, les sourcils froncés.
— Je le fais avec les deux yeux, même, plaisanta Léonie avec espièglerie. Toute la nuit.

Deux tourterelles s’envolèrent ; les deux femmes les suivirent du regard.

— Tu vas le regretter, reprit Henriette sans relever son humour.
— J’aurai cent ans pour m’en remettre, répliqua Léonie avec un sourire ironique.

Henriette ne se laissa pas amadouer par sa nonchalance.

— Tu ne t’es toujours pas remise des cent derniers, lui rappela-t-elle.

Une ombre passa sur le visage de la jeune femme qui avala péniblement sa salive.

— Ne détruis pas ce que j’ai, demanda-t-elle d’une voix basse, tendue.
— Tu n’as pas grand-chose, Léonie.

La jeune femme jeta un regard blessé à la doyenne, puis repartit, le pas bien moins léger. Henriette ne ressentit pas la moindre once de culpabilité d’avoir été trop dure. Tôt ou tard, Léonie comprendrait que sa relation était vouée à l’échec.
Et le plus tôt serait le mieux.
Malgré sa réputation de mamie gâteau créole, Henriette dirigeait les dix-sept femmes du Couvent d’une main de fer. Elle relâchait parfois les rênes, mais jamais assez et jamais bien longtemps. Aucelaire était un sanctuaire, mais il y avait toujours des brèches dans la forteresse et les écarts de conduite n’étaient pas permis.
Leur vie commune en dépendait.

* * *

Bravant le froid, Ginie ouvrit la fenêtre de sa chambre et s’assit sur le rebord avec un sachet de graines acheté à l’animalerie. La nuit se dissipait lentement, la brume se faufilait parmi les maisons et immeubles, grimpant aux murs et couvrant les toits. Le quartier du Capitole, à l’extrême nord de la ville, était encore silencieux, même si des lumières commençaient à s’allumer à différentes fenêtres. Ginie resserra la ceinture de son peignoir en bâillant à se décrocher la mâchoire. Sa nuit avait été courte et aucun prince charmant n’était venu la visiter dans ses rêves. Uniquement les loups habituels, ses animaux préférés.
Deux tourterelles roucoulèrent en l’apercevant et décollèrent de la branche où elles étaient perchées pour atterrir sur ses épaules. Ginie versa les graines dans ses paumes et les oiseaux picotèrent sans se presser.

— Je sais que je n’aurais pas dû sortir un lundi soir, murmura-t-elle. Je suis morte et j’ai encore quatre jours devant moi… Cette semaine va être longue, mais longue…

La tourterelle grise la dévisageait comme si elle comprenait ce que Ginie racontait ; celle au ventre rose était bien plus indifférente, toujours en retrait, et ne s’occupait que de son gésier. Parfois Ginie avait l’impression qu’elle ne venait que pour tenir compagnie à sa compagne.
Comme si les animaux pensaient de cette façon !

— Il faut que je termine de me préparer, je suis déjà en retard, lâcha Ginie en versant les dernières graines sur le rebord de la fenêtre.

La tourterelle grise grimpa sur son bras, toujours plus aventurière que celle au ventre rose. Ginie caressa ses plumes un moment, puis la reposa avant de se relever.. Elle passa devant la porte de la chambre de sa mère sans faire de bruit pour se rendre à la salle de bain, se doucha, puis s’occupa de ses cheveux. Elle aimait jouer avec ses longues mèches noires, mais s’obligeait à les resserrer dans de stricts chignons parce que sa mère détestait la voir les cheveux lâchés : cela faisait d’elle une fille facile. C’était plutôt ironique quand on connaissait le désert de sa vie amoureuse dans l’ombre de sa mère fanatique. Toute personne saine d’esprit fuyait devant la réputation de Regina. 
Quand Ginie était encore enfant, sa mère avait puni le moindre écart de conduite en l’enfermant dans sa chambre, dans le noir, et en la forçant à écouter des sermons enregistrés sur des cassettes audio de l’autre côté de la porte. Ginie s’était trouvée ainsi dans l’impossibilité d’interrompre les litanies et elle ignorait encore aujourd’hui comment elle n’était pas devenue folle à l’époque. Depuis qu’elle était majeure, Ginie gardait la clé de sa chambre sur elle en tout temps. Elle avait passé l’âge de se faire punir, mais elle savait que Regina ne s’en priverait pas. La folie religieuse laissait des marques, plus ou moins visibles…
Quand elle fut prête, Ginie mit la table du petit déjeuner pour sa mère, couvrit le pain d’une serviette propre, sortit le beurre et la boîte de thé. Puis elle récupéra son sac à main, verrouilla sa chambre pour empêcher sa mère de détruire sa garde-robe, comme elle l’avait déjà fait quelques années auparavant, et s’en alla en dévalant les marches de l’escalier. Plus loin elle se trouverait, mieux elle se sentirait.
Ce matin, elle n’avait pas le temps de prendre son petit déjeuner au Sorbier. Elle fila sur son vélo, pressée, vers le quartier d’affaires. La tour Caramin s’élevait plus haut que tous les immeubles alentour et le cœur de Ginie s’alourdit. Aurèle Devers et Elizabeth Prinz avaient fondé l’agence de communication Prinz & Devers vingt ans plus tôt, et leur réussite enorgueillissait même le maire. Leur marque avait prouvé aux Aucelois qu’ils n’avaient pas besoin de déménager à Paris, à tout juste vingt minutes en Transilien, pour avoir du succès. Mais Aurèle avait récemment pris sa retraite et sa fille Anne l’avait remplacé. Depuis, l’ambiance conviviale de l’agence avait périclité. D’abord assistante d’Aurèle, Ginie avait hérité de la fille et le regrettait amèrement chaque jour ouvrable ainsi que le dimanche soir. Si elle n’avait pas été catholique, elle se demanderait quels crimes elle avait pu commettre dans ses vies précédentes pour mériter pareils châtiments. Elle était persuadée qu’elle n’avait rien fait dans celle-ci pour mériter un tel karma entre sa mère et Anne.
Après avoir rangé son vélo dans le stationnement cyclable, elle monta jusqu’au treizième étage. Anne n’arrivait jamais avant 10 heures, mais Ginie devait avoir traité tout ce que la directrice abandonnait sur sa table la veille en partant. Avant, Ginie accompagnait aussi Aurèle dans ses voyages à l’étranger. N’ayant jamais pu aller à l’université, elle profitait de chaque occasion pour apprendre et Aurèle était un excellent pédagogue. Entre deux rendez-vous, il l’emmenait dans des musées et voir des expositions. À présent, Anne ne l’emmenait jamais nulle part, ne lui disait jamais rien et ne discutait jamais avec elle. Ginie devait seulement se contenter de « oui », « tout de suite » et « absolument ».
Elle poussa la double porte en verre où était inscrit le nom de l’agence et se dirigea vers les premières tables de l’open space, celles des créatifs.

— Bonjour ! lança-t-elle.

Gus et Cassandra levèrent la tête en même temps. Le premier lisait le journal et la seconde mangeait une belle part de tarte aux pommes, le dessert préféré de Ginie. Elle en saliverait presque.

— La fête ne te réussit pas, se moqua Gus. Ce ne sont pas des heures pour venir travailler, dis-moi.
— Tu étais chez toi, tu avais juste à monter un étage pour te coucher, se défendit Ginie. Je suis rentrée à vélo, ça fait quarante minutes de trajet. Quarante ! Et j’ai été accueillie par maman, en plus.
— Miséricorde, souffla Cassandra, la bouche pleine.
— Je ne te le fais pas dire, bougonna Ginie.
— Tu devrais acheter des somnifères à ta mère, proposa Gus, très sérieux, avec une grimace. Et déménager, soit dit en passant.
— Je n’ai même pas l’argent pour payer la caution d’un placard à balai…
— Tu peux te payer une colocation, quand même.
— N’essaie pas de la convaincre, intervint Cassandra. Je lui ai déjà proposé de venir chez moi, j’ai une chambre disponible.
— Elle héberge tes chaussures, lui rappela Ginie de mauvaise foi.
— Tu envisages quoi, alors ? D’être canonisée ? continua Gus, sans pitié.

Ginie soupira. Elle comprenait ce que ses amis lui disaient, mais elle payait toutes les factures et remplissait le réfrigérateur, elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner Regina qui n’avait jamais travaillé un seul jour de sa vie. Elle était devenue mère à l’âge de quinze ans et depuis, elle s’était toujours occupée de Ginie. Ou plutôt, elle avait pourvu à ses nécessités vitales. Tant que ses grands-parents avaient été vivants, Ginie avait reçu de l’amour et de la tendresse. Après…

— Comme tu ne peux pas manger de tarte, j’ai du thé, fit Cassandra en lui tendant son thermos.
— J’ai juste eu le temps de donner à manger aux tourterelles, ce matin, commenta Ginie, dépitée, en versant la boisson encore fumante dans un gobelet.
— Chérie, les oiseaux savent s’alimenter tous seuls, hein ? lui rappela son amie.
— C’est un rituel.

Cassandra eut un rire mi-amusé mi-attendri.

— Tu es un cas perdu, ma Ginie.


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