📍 [20 juin] Journée mondiale pour les réfugiés

L'autre jour j'ai demandé à ma mère quel était notre véritable statut lorsque nous avons vécu au Portugal en 1992.

Jusqu'à récemment, pour moi (et sûrement pour la majorité des personnes), « réfugié » était un mot-valise qui englobait tous ceux qui fuyaient la guerre. Quand je me suis lancée dans l'écriture de Promesses du bout du monde, j'ai appris que c'est un poil plus compliqué que ça, qu'il faut un poil plus de critères, et que c'est beaucoup au cas par cas.

D'après la Convention relative aux réfugiés, « [le] terme "réfugié" s'appliquera à toute personne [qui] craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays; ou qui, si elle n'a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner ».
Sur le site des Nations Unies, on parle de « victimes de déplacements forcés » pour inclure tous les cas de figures : les apatrides, les demandeurs d'asile, les gens en plein vide juridique, les déplacés... Il existe donc une variété de situations et toutes ne sont pas égales.

Seuls les demandeurs d'asile peuvent obtenir le statut de réfugié.

Parfois, ils sont réfugiés, d'autres fois, ils obtiennent une protection subsidiaire et les avantages / inconvénients ne sont pas les mêmes.


J'ai été bénévole aux Restos du Cœur de Montpellier pendant quasiment quatre ans, je donnais des cours de français à des étrangers qui venaient d'arriver en France. Certains étaient demandeurs d'asile pour des raisons politiques (la plupart était russophone, la Syrie n'était pas encore en guerre) et attendaient des mois pour recevoir une réponse et rares obtenaient le statut de réfugié. Il y avait des médecins, des professeurs, des artistes...
Je me souviens de ce médecin russe qui était arrivé en France avec sa femme et son fils. Il se disait persécuté et avait peur pour sa famille. Une fois, il m'a demandé si j'avais un ordinateur et s'il pouvait s'en servir. Il était terriblement gêné, comme humilié, de devoir demander ce service et demandait pardon, il ne voulait pas déranger. J'ai donné des cours de français aux parents, j'ai fait du soutien scolaire pour leur fils. Il était en cinquième et il parlait français quasiment sans accent, même l'argot y passait. Leur avenir en France était incertain.
Puis j'ai quitté Montpellier et j'ai perdu le contact. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus.


Refoulée, méprisée, abandonnée, la majorité de ces personnes n'obtiendront pas l'asile. Je ne parle pas des migrants, autrefois appelés immigrés clandestins / sans-papiers qui cherchent une meilleure vie, mais qui ne sont pas forcément en danger de mort chez eux. Je parle des gens qui ont fui tout conflit armé.
Dans cet océan humain (peut-on encore parler de « marée » ?), il y a d'autres histoires qui nous dépassent.

Quand j'ai vu The Terminal avec Tom Hanks il y a 1500 ans, j'ai pleuré la moitié des larmes de mon corps. La seconde, je l'ai pleuré en apprenant que c'était inspiré d'une histoire vraie. Il est possible de ne pas pouvoir rentrer chez soi et en même temps, de ne pas pouvoir sortir de là où nous sommes.

Il est tout à fait possible, dans le monde actuel, pour un être humain d'être bloqué quelque part à cause d'un vide juridique.

Des dizaines de cas sont répertoriés.
En ce moment même, Hassan Al Kontar est bloqué à l'aéroport de Kuala Lumpur depuis mars. Sans être apatride, il ne veut pas rentrer en Syrie (où la prison l'attend pour avoir refusé le service militaire et donc de participer à la guerre), son passeport a expiré, il ne peut pas quitter l'aéroport parce qu'il est interdit de séjour en Malaisie (il a refusé un premier visa car on ne lui permettait pas de survenir à ses besoins), et aucun pays ne veut de lui.
Parce qu'il est syrien.
Une pétition est en cours pour que le Canada veuille bien l'accueillir. [Sur la colonne de droite.]
Il y a quelques semaines, s'est terminé la 18e saison de Big Brother Brasil.
Je ne suis pas fan de ce genre de télé-réalité où on regarde des gens exister en huis-clos pendant plusieurs mois, mais je suis tombée sur des images dans les méandres d'Instagram où on disait qu'un des favoris était le participant syrien, Kaysar Dadour.
Né à Alep, Kaysar a quitté la Syrie en 2011, s'est retrouvé en Ukraine avant d'atterrir au Brésil. Il n'a jamais caché son but en s'inscrivant au BBB : il voulait gagner le prix (environ 350 000 €) et sortir sa famille de l'enfer.
Toutes les semaines, je cherchais à savoir s'il était encore dans la course grâce à Instagram. Quand les États-Unis ont lancé l'offensive en Syrie, Kaysar était encore coupé du monde et j'ai eu peur que quelque chose arrive à ses parents restés à Alep sans qu'il ne soit au courant. Il a déjà perdu sa fiancée, des amis, de la famille.
Il a déjà perdu toute une vie.
Il est reconnaissant parce que le Brésil a été le seul pays à l'accueillir les bras ouverts. Il voue un amour profond pour le Brésil et les Brésiliens, car 85 (!) autres pays ont refusé de lui accorder l'asile.
Parce qu'il est syrien.

J'ai donc demandé à ma mère quel était notre véritable statut pour la première fois.

Après les accords de paix de 1991, il y a eu les premières élections en 1992 en Angola. Une fois n'est pas coutume, l'opposition a refusé les résultats qui donnaient vainqueur le parti au pouvoir. Si avant, la guerre civile était confinée à l'intérieur du pays, dans les provinces du Moxico et du Bié, par exemple, les affrontements sont arrivés dans la capitale pour la première fois.
J'étais avec ma mère et ma sœur au Portugal pour les vacances. Mon père, resté à Luanda, a appelé ma mère pour lui dire « restez ».

Du jour au lendemain, nous avons cessé d'être touristes.

Nous n'allions pas rentrer.

Je voulais savoir ce qui avait été fait pour que nous puissions rester.
La première réaction de ma mère a été « nous n'étions pas réfugiées ». Pour elle, ce statut ne collait pas parce que mon père nous envoyait de l'argent et nous ne dépendions d'aucune aide de l'État portugais.
Loin d'être experte en la matière, je ne sais pas si les moyens financiers sont un critère pour être (ou pas) réfugié ou demandeur d'asile même s'il est sûrement plus facile d'accepter quelqu'un qui a des revenus (pour plus modestes qui soient), plutôt que quelqu'un qui n'a pas un centime en poche.

Il y a ceux qui, sentant le vent tourner, prennent leurs dispositions et partent tant que c'est encore possible, avec leurs comptes en banque, leurs biens les plus précieux.
Il y a ceux qui partent légalement, avec des visas, et sont prêts à se retrouver en situation irrégulière pour échapper au pire.
Il y a ceux qui traversent des déserts, des mers et des montagnes, partant déjà perdants d'une situation sans vainqueurs.
Il y a ceux qui arrivent par l'aéroport avec leurs bagages, après un voyage de quelques heures.
Il y a ceux qui débarquent à la plage avec les haillons qu'ils portent sur le corps pour seule possession après des mois, voire des années, de trajet.
Ils fuient tous la même chose, ils ont tous le même but, ils n'ont pas juste les mêmes moyens (financiers, logistiques, familiaux, etc.). Reste à savoir sous quelle étiquette ils sont accueillis.

Ma mère ne sait pas quel était notre véritable statut, elle ne s'est pas occupée de notre régularisation. À l'époque nous étions nombreux à nous être retrouvés dans cette situation.
Est-ce que tu as déjà changé d'école (de pays) ? Moi si, plusieurs fois. Il faut au moins le dossier de scolarité, les bulletins scolaires et l'exeat. Nous n'avions rien de ça. En 1992, mon inscription au lycée français de Lisbonne se limitait à mon nom, ma date de naissance et ma classe sur un post-it dans le bureau du directeur de l'école primaire. Et j'ai retrouvé une poignée de mes camarades de classe de Luanda.

Nous n'étions peut-être pas demandeurs d'asile, mais de ce que je sais aujourd'hui, je me demande si nous n'étions pas sous protection subsidiaire ou quelque chose s'apparentant, un titre de séjour renouvelable.
(La personne qui s'en est occupée est décédée, je n'aurais pas de réponse à moins de creuser les archives nationaux et j'ai d'autres fouilles archéologiques à faire avant ça.)
Plus j'y pense, plus je me dis que peu importe : la situation était urgente, les adultes l'ont traitée et ils ont fait les enfants se sentir en sécurité malgré les difficultés qui s'annonçaient. Et je serai à jamais reconnaissante, aux adultes et au Portugal, pour cette raison.

Parce que ce sont des millions d'histoires, de cas uniques, de spécificités, de statuts.
Et une seule raison :

être en sécurité.

Est-ce trop demander ?

2 commentaires:

  1. merci pour cet article, très touchant et très personnel.

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    Réponses
    1. Merci d'avoir pris le temps de lire. ♥

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