[Extrait] Les Yeux de Léon

— Ça vous fait treize euros et quarante-neuf centimes, madame, dit Anaëlle.

Elle jeta un coup d’œil à l’immense vitre qui séparait la supérette du trottoir. C’était bientôt le printemps, mais il ne faisait ni chaud ni beau, il n’y avait même pas l’ombre d’un rayon de soleil. La cliente lui tendit l’argent et Anaëlle ouvrit le tiroir-caisse.

— Cinquante, quatorze, quinze euros, fit-elle en rendant la monnaie avec la facture. Merci, bonne journée.

Elle se tourna vers le client suivant qui posait ses courses sur le tapis sans cesser de parler au téléphone. Elle n’attendait pas une salutation encore moins un sourire, elle plutôt qu’une machine, cela ne faisait aucune différence.
Quand elle était petite, sa mère avait toujours été derrière elle pour ses devoirs en répétant jour et nuit « Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras caissière ». C’était le monstre à sept têtes qu’il lui fallait à tout prix éviter, le cauchemar absolu, le ratage ultime de la vie. Anaëlle observait les caissières avec crainte, de peur qu’elles ne la happent dans leur secte, elle priait pour ne pas terminer comme elles. Puis sa mère était morte, elle s’était retrouvée seule à payer les factures. Son CV inexistant l’avait amenée droit dans la gueule du loup. La honte ! Deux ans plus tard, elle était toujours à la même place, cumulait les contrats à durée déterminée, face à elle défilaient des dizaines de petites filles dont les mères les menaçaient d’un « tu ne veux pas finir comme la dame ». Au moins, sa mère attendait d’être rentrée pour lui faire la leçon, elle était sévère mais respectueuse.
Avec le temps, Anaëlle était devenue blasée. Elle ne rougissait plus, ne fixait plus les impertinentes, ne bouillonnait plus. Elle encaissait. Dans tous les sens du terme. Bip. Bip. Bip. À la fin de la journée, elle entendait encore les « bip » résonner dans ses oreilles. Elle passait les produits devant le lecteur de code-barres d’une manière machinale, lisait les montants d’une voix monotone, déduisait les bons de réductions, comptait les centimes, nettoyait le tapis roulant avec un torchon humide qui avait vu de meilleurs jours, et recommençait comme une machine. Les hôtes de caisse étaient la version moderne de Sisyphe. Elle avait lu ça quelque part, sur un blog ou sur Facebook, et avait même fait une recherche pour connaître le mythe. Mais Sisyphe ou non, ce travail aurait tué sa mère, d’un coup au cœur et de chagrin à la fois.
Noémie, tout juste revenue de l’université, s’installa derrière elle et approcha son tabouret tout en mâchant le reste de son sandwich. Anaëlle rendit la monnaie à une cliente.

— Bouge ton sandwich, grommela-t-elle à sa collègue.
— Tu n’as pas encore mangé ? demanda Noémie, la bouche pleine. Il est presque 18 heures.
— Je suis au régime.

Elle sentit le regard de Noémie dans sa nuque, mais l’ignora pour s’occuper d’un nouveau client. Bip. Ce n’était pas le premier régime en deux ans et ce ne serait sûrement pas le dernier. Depuis la mort de sa mère, Anaëlle avait collectionné les kilos superflus comme d’autres collectionnent les boules de neige.

— Monsieur, au bout de la file, cette caisse est ouverte ! annonça Noémie en s’essuyant les mains avec une lingette.
— Madame, vous êtes ma dernière cliente, ajouta Anaëlle en faisant un signe.

Il y eut des soupirs contrariés et des grommellements. Anaëlle récupéra son tiroir-caisse et se dirigea vers le bureau du gérant après avoir composé le code sur le pavé numérique. Elle s’assit à la table ronde et se frotta les yeux avant de se lancer dans la comptabilisation de sa caisse. Une fois cette tâche terminée, elle fit un dernier tour dans la supérette et entendit le tap, tap, tap caractéristique de la canne blanche de Léon. Elle jeta un coup d’œil du côté des vins.
Léon passait ses doigts sur les étiquettes en braille des rayons. Anaëlle aurait fait discrètement marche arrière si cela avait été quelqu’un d’autre, mais au Bon Marché, on l’appelait M. Joyeux : il était toujours souriant et de bonne humeur, le seul client à s’intéresser au quotidien des employés de la supérette. La première fois, Anaëlle avait été si surprise par ses questions qu’elle avait inventé une réponse bateau. Comme elle était d’humeur maussade ce jour-là, elle avait prétexté la maladie de son chien. Le lendemain, lorsqu’il s’était arrêté à sa caisse, il lui avait demandé des nouvelles. Anaëlle n’avait jamais eu d’animal de compagnie, elle avait mis quelques secondes à se souvenir de l’histoire servie la veille. Elle aurait eu trop honte d’avouer son mensonge pendant qu’elle scannait son thé et ses biscuits préférés, alors elle s’était enfoncée en en remettant une couche : Bobby allait beaucoup mieux, merci. En deux ans, le malheureux animal avait eu le temps de vieillir et de mourir, et il avait même eu droit à un enterrement digne de ses années passées sur Terre.

— Bonsoir, salua-t-elle.

Léon se redressa, un sourire se forma aussitôt sur ses lèvres. Il n’était pas spécialement beau, juste un brun méditerranéen comme des milliers d’autres à Montpellier. De teint basané, il n’était pas très grand, avait un nez un peu fort et des cheveux bouclés, mais il avait un sourire vrai, et pour cette unique raison, Anaëlle prolongerait son temps de travail.

— Bonsoir, Anaëlle. Comment allez-vous ?

Ses yeux noirs semblaient la fixer, c’était facile d’oublier qu’il était aveugle.

— Un peu fatiguée. Et vous ?
— Mon amie est très contrariée, dit-il en reposant ses doigts sur les étiquettes. Elle vient d’annuler un voyage à Venise qu’elle a planifié depuis des mois. Je pensais lui préparer un bon petit plat, mais je doute qu’elle ait envie de passer à table.

Anaëlle n’était jamais allée plus au-delà des Cévennes. Pouvait-elle se sentir contrariée de n’envisager aucun voyage durant toute son existence ? S’il fallait qu’on la console pour des envies étouffées dans l’œuf, elle aurait besoin de Léon tous les jours. Mais vraiment tous les jours.

— J’aurais choisi tout ce que la télé dit qu’il faut boire et manger avec modération, répondit-elle. À commencer par des trucs bourrés de sucre.
— Vous avez raison, s’amusa-t-il. J’ai bien pris un Bordeaux, étiquette jaune ?

Elle jeta un coup d’œil à la bouteille qu’il touchait.

— Oui, c’est ça.
— Parfait.

Il attrapa la bouteille, Anaëlle serra les poings pour ne pas intervenir de peur de la casser et devoir payer trente euros de sa poche.

— Pourriez-vous m’en prendre une deuxième, s’il vous plaît ? demanda Léon.

Quelle chanceuse, cette amie !

— Bien sûr.

Elle l’ajouta au panier.

— Merci, Anaëlle.

Elle n’avait plus envie de rester là à imaginer un homme attentionné dans sa vie. Elle voulait manger, du gras de préférence, et dormir enveloppée dans sa couette. Tant pis pour le régime. Et tant pis pour Léon, aussi.

— Vous avez besoin d’autre chose ? demanda-t-elle.
— Non, merci. Je connais le rayon des glaces par cœur ! plaisanta-t-il.
— Alors, bonne soirée.
— Vous aussi, Anaëlle.

Oh ! mais oui, mais tellement ! Elle passa dans le vestiaire, troqua sa blouse pour son anorak et récupéra son sac à main. De loin, elle salua Noémie et s’en alla sans tarder. Elle se dirigea vers la gare Montpellier-Saint-Roch qu’elle traversa d’un bout à l’autre, et en ressortant de l’autre côté, elle tomba sur l’enseigne d’un kebab. Il y avait la queue mais rien d’insurmontable, et elle mourrait si elle devait attendre encore vingt minutes avant d’arriver chez elle. Ce fut une galette sauce mayo, frites et Coca. Au lieu de prendre le tramway, elle se réfugia dans le square voisin pour manger loin des regards. À peine avait-elle englouti une frite que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle était nulle, même pas capable de tenir une journée sans faire d’écart.
Quelle idée de commencer un régime un vendredi, aussi.



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