[Extrait] Les Noces de Jade

Il y avait de l’animation sur la place du Commerce et Jules avait peur de ne pas repérer Marta dans cette foule. Il aurait peut-être dû lui donner rendez-vous à l’hôtel, mais comme c’était toujours elle qui faisait le trajet, il lui avait proposé de la retrouver à mi-chemin. C’était férié et Jules avait dû demander au concierge comment trouver des cadeaux pour les neveux de Marta. Au départ il n’avait pensé qu’à l’aîné, mais avait fini par ajouter de petites choses pour les deux autres afin de ne pas faire de jaloux. Il portait à présent un grand sac encombrant, en pleine commémoration nationale. Il s’approcha du terminal fluvial à presque vingt et une heures, aux aguets. Dans cet afflux, comment reconnaître Marta ?
Puis il la vit.
Elle portait une robe blanche avec des manches en dentelle, et de longues mèches sortaient de sa tresse. Le sourire lui vint aux lèvres. Elle produisait sur lui un effet apaisant instantané. Sentant sa présence, elle leva ses magnifiques yeux et rosit.

— Bonsoir, lui dit-il.
— Bonsoir... Tu n’as pas trop attendu, j’espère ?

Il secoua la tête. Il avait envie de l’embrasser ; son regard s’attarda d’ailleurs un peu trop sur sa bouche rosée.

— Non, pas du tout. J’ai quelque chose pour tes neveux ! ajouta-t-il.

Marta le dévisagea, ébahie.

— Je ne sais pas quoi dire…, murmura-t-elle les yeux brillants.
— Ne dis rien.

Elle s’appuya alors sur son bras pour se hisser sur la pointe des pieds, posa les lèvres sur sa joue en un baiser léger. Elle sentait la rose. Littéralement.

— Merci, chuchota-t-elle.
— J’espère que tu as gardé un peu de place pour le dîner après cette fête ?
— J’ai été sage, s’amusa-t-elle.

Il se demanda si elle était autre chose que sage.
Ils quittèrent le terminal fluvial et Marta lui indiqua le chemin pour éviter le gros de la foule, le guidant à travers les ruelles de la Baixa Pombalina. Passant devant un restaurant aux allures de cave à vins d’où provenaient des accords de guitare portugaise, elle se tourna vers lui.

— Tu as déjà mangé dans un bistrot typiquement portugais ?
— Les seules fois où j’ai quitté l’hôtel, c’était avec toi, avoua Jules avec un sourire contrit.
— Eh bien, on pourrait manger là.

Ils entrèrent dans l’établissement. Les bouteilles de vin s’entassaient sur des étagères accrochées aux murs d’azulejos et le dernier mur était couvert de photographies en noir et blanc, de mosaïques avec des maximes et d’écharpes d’équipes de football. La serveuse leur offrit des œillets rouges avant de les guider jusqu’à la dernière table vide. Marta coinça sa fleur dans la dentelle de son bustier tandis que dans un coin un musicien jouait de la guitare portugaise et la chanteuse entamait un fado. Ils attendirent la fin de la prestation pour commander à manger.
Jules retroussa ses manches et Marta remarqua les cicatrices sur ses avant-bras.

— Un incendie, résuma-t-il.

Cela serait toujours beaucoup plus qu’un incendie, mais Jules n’avait pas envie de développer. Pas maintenant, pas ce soir. Un autre jour. Ou jamais ? Marta approcha sa main mais se retint de justesse.

— Tu peux toucher, l’encouragea Jules.
— Tu n’as pas mal ?

Si elle voyait l’état de ma tête en comparaison ! songea Jules. Mais s’il voulait qu’elle l’épouse, il lui faudrait taire ses démons, du moins au début. Il ne s’agissait pas de lui faire peur.

— Ça tire un peu parfois, éluda-t-il.

Elle caressa son avant-bras et il sentit un léger frisson, pas du tout désagréable. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait pas touché avec autant de douceur. La serveuse revint avec un plateau de tranches de différents pains, des olives, du beurre et de la charcuterie. Marta retira sa main, cramoisie.

— Combien de temps tu restes à Lisbonne ? s’enquit-elle.

La réponse de Jules fusa :

— Le temps qu’il faudra.

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