À 15 ans, j'ai promis à mon père que je ne changerai pas de nom

Naître en Angola en temps de guerre et étudier dans un établissement français, ça entraîne quelques complications.
En Angola, l’école française allait jusqu’en 3e. Pour la seconde, il fallait soit suivre par le CNED, soit passer dans un autre système (le portugais pour pas mal de mes camarades), soit carrément quitter le pays.
Étant en pleine crise d’adolescence, la décision a été prise de m’exporter au Portugal, au lycée français Charles-Lepierre de Lisbonne, où j’ai fait mon CM2, ma 6e et ma 5e. J’ai donc été envoyée par la Poste sur la malfamée rive sud du Tage, chez un de mes oncles, le petit frère de ma mère.
Les deux fois que j’ai vécu au Portugal ont été une très grande école, voire université, même quand j’avais dix ans. Mais c’est à la deuxième fois que j’ai compris que le mode de vie européen m’allait bien mieux que le mode de vie angolais. D’ailleurs, quand j’étais sur le point de redoubler ma seconde, j’étais prête à tout pour négocier le prolongement de mon séjour au Portugal. Lol.
Comme j’étais mineure, mon oncle avait une procuration pour devenir mon tuteur légal, mais mon père montait au Portugal régulièrement pour voir si j’étais toujours vivante. Une des fois où il est monté, nous sommes allés à la banque pour ouvrir mon tout premier compte bancaire, pour avoir mon tout premier argent de poche. À 15 ans, je n’en avais jamais eu ! J’allais recevoir 15 000 escudos (environ 75 €) par mois.
(Une de mes caractéristiques, c’est que je ne sa(va)is pas dépenser de l’argent, ça s’est prouvé en Afrique du Sud, mais c’est une autre histoire.)
J’ai suivi mon père dans le bureau de son banquier, un homme BCBG, très élégant avec la mèche un peu rebelle. Ils ont discuté de choses de grands (eh), puis on entame les démarches pour ouvrir mon compte. Hic ? Je n’avais pas mon passeport avec moi. Contrairement à aujourd’hui où je ne fais pas un pas sans ma carte d’identité, à l’époque, je ne sortais jamais avec des papiers sur moi. Et je vivais sur la rive sud, la banque était à Lisbonne même, c’était une heure de trajet ! Mon père n’en était pas très amusé (il n’aurait pas pu me le dire, aussi ?!). Le banquier a pris son stylo plume et a demandé mon nom.
J’ai donné mon nom.
Le banquier a commencé à écrire, puis s’est immobilisé, stylo plume en suspension.
J’ai un nom à la noix de coco, imprononçable en portugais.
Il me faut TOUJOURS l’épeler, peu importe la langue dans laquelle je parle. C’est un combo américain + portugais + allemand, va vendre ce truc digeste.
Mais pour la première fois, on n’a pas commenté sur l’étrangeté de mon nom.
On ne m’a pas demandé pourquoi je ne m’appelais pas Joana ou Katila.
On n’a pas fait dit à mon père qu’il était cinglé.
Non.
Le banquier lève les yeux, me regarde et me dit :
« C’est un nom court, mais puissant. »
Mon père, qui a donc choisi cette affaire pourrie, s’est contenté de hocher la tête, fier de son coup.
Jusqu’à présent, c’était plus un casse-tête qu’autre chose. Je ne pensais pas le changer, je ne pensais pas à prendre une autre identité, c’était juste mon fardeau à porter, que je devais épeler tous ces mots hachés avec tout plein d’espaces entre eux.
Pour la première fois de mon existence, j’ai a-do-ré mon nom.
Alors… l’opinion des autres m’importait déjà très peu à l’époque. Mais je suis humaine, etc., et les compliments, on les chérit. Et ce compliment a totalement bouleversé ma vision de mon propre nom, de mon identité.
Je le considère toujours aussi pourri, hein ? Il n’a pas changé entre-temps, je dois encore et toujours épeler et préciser les espaces (sans tiret !). Mais c’est mon nom. Ma marque. Ma signature.
Ce jour-là, j’ai annoncé à mon père que même si je me mariais, jamais je ne prendrais le nom de mon mari.
Encore une fois, mon père était ravi.
Mais ce que je ne savais pas, à 15 ans, alors que j’allais écrire mon tout premier roman quelque temps plus tard, c’est que c’était ma promesse à moi-même que je ne changerais jamais de nom. Et cela veut dire que je ne prendrais pas de nom de plume.
Jusqu’à présent, que j’écrive de la romance, de la fantasy ou de la littérature générale, j’ai toujours signé « Jo Ann von Haff ». Et à moins de totalement changer de registre, genre plonger dans de l’érotique, peut-être que je signerais autrement. Peut-être. Pas sûre. Et puis… pas besoin de trouver un pseudo, il suffit de piocher dans mon propre nom.
Vois-tu, les gens, la tradition portugaise veut que tu aies ton prénom + matronyme + patronyme. Le seul moment où je donne mon matronyme, c’est quand je suis au Portugal et dois donner très rapidement mon nom, parce que seuls les lusophones savent prononcer ce machin.
Parce que…
…mon nom complet est Jo Ann de Seixas von Haff.
Et je suis sûre que tu le prononces extrêmement mal.
Mais pour de l’érotique… ça passe ?


