Cela m'a pris vingt ans pour dire « merci »
Ma prof de français de cinquième n’avait aucune idée de ce que j’écrivais dans mes rédactions.
Ma prof de français en première a dit que j’écrivais mal.
Si cela ne dépendait que d’elles, jamais je ne serais devenue romancière.
Jamais je n’aurais soumis un manuscrit à une maison d’édition, puis à plusieurs maisons d’édition, puis plusieurs manuscrits.
Jamais je n’aurais eu de romans publiés traditionnellement.
Jamais je n’aurais eu un contrat estampillé Hachette Livres.
Jamais je ne me serais retrouvée sur les étagères de France Loisirs.
Jamais je n’aurais été finaliste du Prix du livre romantique.
J’ai eu honte quand ma prof de première a dit à mon père que j’écrivais mal, parce que cela touchait à une passion que je découvrais, mais j’ai toujours fait fi (parfois à raison, parfois à tort) de l’opinion des autres, surtout quand il s’agissait de quelque chose qui me tenait à cœur.
Et l’écriture, quand j’ai dépassé la phase du « je veux faire comme les copines », est devenue ma vie. Depuis le collège (en quatrième), je n’ai plus cessé d’écrire, d’imaginer, de triturer les méninges pour donner vie aux milliers d’individus qui vivent gratuitement dans ma tête.
Même quand ma prof de cinquième bariolait mes rédactions de rouge.
Même quand on me disait, des années plus tard, « pourquoi tu continues d’écrire si tu ne vends rien ? ».
L’écriture est ma santé mentale. Mon hobby. Mon travail. Ma passion. Ma vie.
Si ça touche à ma vie, je me fiche totalement ce que pensent les autres à ce sujet.
Mais en cinquième, ce n’était pas encore ma vie. En cinquième, je me découvrais tout juste.
Tu sais, ce truc du « Jo Ann écrit mal » ?
En cinquième, c’était déjà là, mais différemment.
J’ai toujours eu 10/10 en dictée, j’ai toujours su conjuguer mes verbes et je n’étais pas trop mal en grammaire. Mais il y a des mots que je n’ai jamais vu écrits comme il y a des mots que je n’ai jamais entendus.
Quand il s’agit d’une langue étrangère, que personne ne parle à la maison ou dans la rue, on entend parfois des mots, et le français étant… rebelle en son genre, on n’a aucune idée de comment ça s’écrit.
Et à l’inverse, il y a des mots que j’ai toujours lus, mais dont je n’ai jamais entendu la prononciation. Et quand ce sont des mots qui se partagent les autres langues que je parle, bonjour la confusion.
J’ai deux exemples en tête : quand j’étais en terminale, en Afrique du Sud, j’étais au restaurant avec mon père et des amis de mon père, la conversation était en anglais. Les amis de mon père m’ont demandé ce que je voulais faire après le lycée. J’étais déjà inscrite à la fac pour faire des études de psychologie, je prononce cette affaire « p-saï-co-lo-gy ». Très gentiment, on me reprend « saï-co-lo-gy ». Le p ne se prononce pas. Ah.
Deuxième exemple : jusqu’à aujourd’hui, j’hésite toujours dans la prononciation de pachyderme, parce qu’en portugais, on écrit et prononce « paquiderme », alors en français, je commence avec un « pa-qui-der-me » avant de passer à « pa-chi-der-me ».
En cinquième, je me souviens comme s’il s’agissait d’hier, je récupère une de mes rédactions, et dès la première page, un mot est entouré en rouge et il y a plusieurs points d’interrogation, genre, d’où que ça sort, ce mot-là ?
Les gens, dis-moi si tu ne comprends pas ce que je voulais dire par « en trottre ».
Non, ça n’existe pas, je voulais écrire « entre autres ». Cependant, je n’avais jamais vu ces mots écrits, je les avais juste entendus. J’ai écrit ce qui s’y rapprochait, à mes oreilles. Tu vas me dire que phonétiquement, avec le contexte, tu ne saurais pas de quoi ça cause ? Pour de vrai ? Tu vas faire comme si j’avais écrit ma rédaction en klingon ?
Sans prendre en compte le fait que la majorité de ses élèves n’étaient ni français ni francophones d’origine, ma prof de français de cinquième était dure et ne (se) posait pas de questions, ne voulait pas savoir quiquequoicomment. Elle nous corrigeait selon le prisme des élèves français et tant pis pour nous.
Oui, nous étions dans un établissement français, mais il y avait des dizaines de nationalités dans ces salles de classe ! La majorité d’entre nous ne parlait pas français en dehors de l’établissement, pas même pendant la récré ! Même les élèves étrangers parlaient portugais pendant les pauses. Et dans mes amies, il y avait une Anglaise, une Libanaise, une Mozambicaine, une Française et énormément de Portugaises. On. Ne. Parlait. Pas. Français. Même la Française ne parlait pas français à la récré !
Heureusement pour moi, j’ai eu une prof de français géniale en sixième.
Mme Véronique B.
Française, fraîchement arrivée à Lisbonne, encourageante, enthousiaste. Je suis embarrassée rétroactivement en pensant à mes rédactions de sixième. Je ne savais pas ce que je faisais, mais je sais qu’il y avait de la fantasy, de la magie, de la romance, et une fin heureuse (je ne connaissais pas encore l’existence des Harlequin, c’était prémonitoire). Je sais qu’il y avait DEUX copies doubles à chaque fois. Je ne me souviens pas du tout du taux de rouge ou même de mes notes : ce dont je me souviens c’était les « quelle imagination ! » et « continue ! ». J’aurais pu avoir tout juste la moyenne, mais les encouragements de ma prof de français de sixième ont ouvert les portes de mon imagination hyperactive.
Ce n’est qu’en quatrième, de retour en Angola, que j’ai commencé à écrire pour moi, en dehors de toute rédaction, mais sans ma prof de sixième, je n’aurais pas eu les capacités pour dépasser les critiques ma prof de cinquième. Sans ma prof de sixième, Jo Ann von Haff serait peut-être une psychologue pour enfants et adolescents en Angola. Je ne sais pas exactement comment, vu que je n’ai pas les épaules pour écouter ce qu’il se passe vraiment avec notre jeunesse, mais je n’aurais pas su continuer.
Il y a quelques années, j’ai écrit à Mme B.
Vingt ans s’étaient passés depuis ma sixième.
Bien sûr qu’elle n’allait pas se souvenir de moi. Elle ne se souvenait même pas d’avoir enseigné les sixièmes ! Puisque je me souviens parfaitement de ma prof de cinquième, j’ai pu le lui confirmer. Et elle m’a remerciée à son tour de lui avoir écrit car parfois, on ne se doute pas de l’impact qu’on a sur des élèves. Elle a commenté qu’elle avait croisé, un jour, un professeur qui avait eu un impact sur elle, mais elle n’avait pas osé l’aborder, et suite à mon mail, elle le regrettait.
Alors j’en profite, cousine : si quelqu’un a eu une influence dans ta vie sans en être conscient, écris-lui. Remercie cette personne. Elle pourra ne pas se souvenir de toi ou de ce qu’elle a pu faire pour que ça marque autant, mais cela fera sa journée et lui rappellera que ses actions et ses paroles valent de l’or.
Il suffit d’un merci.



