Chère France, je t'ai aimée
La première fois que je t'aie vue, c'était il y a presque quarante ans.
J'étais devant un établissement hexagonal aux façades en briques.
Je tenais la main de quelqu'un, j'ignore qui, devant ce monde que je ne comprenais pas.
J'avais trois ans, je parlais portugais et espagnol, et c'est ma rentrée en petite section de maternelle.
Enfin, je crois que ce sont mes souvenirs, je n'en suis plus sûre.
Était-ce réellement un hexagone ? Était-ce réellement des briques ?
Je me souviens parfaitement, pourtant, d'être rentrée à la maison fâchée, ce premier jour.
Fâchée parce qu'on ne m'avait pas appris à écrire. Quelle perte de temps ! Quelle frustration !
Je suis incapable d'expliquer pourquoi la situation m'a rendu furieuse alors que j'étais le genre d'enfant qu'on oubliait facilement car je ne bougeais pas, je ne parlais pas, je ne faisais qu'observer.
Pourquoi je voulais écrire ? Qu'est-ce qu'écrire signifiait pour moi ? Ça, je ne sais pas.
Je sais juste que j'étais furieuse, au point que ma mère a demandé à ma grande sœur de m'écrire quelques mots sur un papier que je pourrais recopier. Et là, j'étais heureuse.
Mon contact avec toi, chère France, a toujours été à distance, une distance géographique.
De l'autre côté de l'Atlantique. De l'autre côté de la Méditerranée. À l'autre bout de l'Europe. À l'autre bout du monde.
J'ai fait ta connaissance par les autres.
Par les mots dans tes manuels, par ton histoire et ton éducation civique, par ta poésie.
Par les noms des professeurs, du personnel, des camarades.
Mon contact avec toi, chère France, a toujours été à distance historique.
J'étais une de tes enfants et pourtant, je ne l'étais pas.
Tu nous parlais de « nos ancêtres les Gaulois », alors qu'il n'y a pas eu un seul Gaulois dans nos lignées.
Tu nous parlais de « vos grands-parents ont connu la guerre », alors que la guerre faisait rage à tout juste quelques kilomètres de là.
Tu nous parlais d'attributs et COD et accords, alors que notre portugais natal ne faisait pas partie du cursus.
Tu nous parlais de ces héros de la résistance aux noms placardés dans les rues, alors que nos rues à nous étaient délabrées.
Mon contact avec toi, chère France, a toujours été à distance logistique et économique.
Par les fournitures impossibles à trouver, obligatoirement Seyès, obligatoirement stylo plume, obligatoirement cahier de textes, dans un pays où on n'utilise pas de Seyès ou de stylo plume ou de cahier de textes.
Pour les gourmandises interdites aux non-Français, toujours crêpes, toujours menthe à l'eau, toujours Mikado, toujours Prince de Lu, car ces produits n'étaient vendus que dans des supermarchés français ouverts aux Français et collaborateurs d'Elf-Aquitaine.
Chère France, nous apprenions à te connaître, mais tu restais derrière ton verre de protection, derrière ta bulle dorée, incapable de reconnaître nos regards curieux et envieux dans un pays où il n'y avait rien et tu importais tout.
Pour toi.
C'est dans la cour de récré que j'ai vu du pain de mie pour la première fois. Et de la grenadine. Et de la pâte à tartiner.
Sans la kermesse de fin d'année où les mères françaises préparaient des pâtisseries à distribuer, je n'aurais pas connu le goût des crêpes avant mes 19 ans.
Sans les boums au collège, où parfois quelques camarades français n'étaient pas ravis de nous voir arriver, dans leurs résidences réservées aux Français, comme un village d'irréductibles Gaulois, je n'aurais pas connu ni tes habitudes de pizzas surgelées (nous n'en avions pas) ni tes horaires de fête (de 19 h à 23 h, en Angola, nos boums allaient jusqu'à l'aube).
Chère France, tu as toujours été une réalité fantasmée.
Fantasmée par les choses que nous apprenions en classe, à mille lieues de nous et de nos réalités.
Fantasmée par les goûters que les camarades français dévoraient, sans se rendre compte que nous n'avions pas les mêmes.
Fantasmée par l'arrivée de CFI et Canal+ dans nos foyers, par Hélène et les Garçons et Les Z'Amours et les Guignols.
Fantasmée par Questions pour un champion et PJ sur TV5.
Fantasmée par les JT qui montraient les vraies rentrées de classe en France, dans des atmosphères que nous ne connaissions pas.
Fantasmée par les vacances de nos camarades, par cet endroit nommé Pau d'où semblait venir la plupart d'entre eux.
Quand il m'a fallu choisir un cursus universitaire, peu importait le cursus, en vrai, je n'avais qu'une certitude : j'irai en France.
La plupart des Angolais partent au Portugal, en Afrique du Sud, au Royaume-Uni, aux États-Unis ou même en Allemagne. Je n'ai jamais eu de doute sur le fait que moi, j'irai en France.
D'ailleurs, alors que j'étais en Seconde à Lisbonne, nous avions deux choix de voyage scolaire : la France (où nous serions dans un chalet en montagne en compagnie des profs, et une partie de mes camarades filles voulaient l'opportunité de passer du temps avec le prof de physique-chimie parce que ouf... bel homme hollywoodien) et l'Allemagne (où nous serions chez des correspondants). Je n'étais pas forcément indemne au professeur même si mes notes laissaient à désirer, mais je savais déjà que la France, j'y serais, d'une façon ou d'une autre, alors je suis partie à Heidelberg.
Je n'ai pas choisi Pau, pour après le bac, Montpellier est devenue ma nouvelle ville d'adoption.
Et en arrivant à Montpellier, le vendredi 7 septembre 2001, je t'ai enfin connue.
Et je t'ai reconnue.
Je t'ai reconnue dans la langue que j'entendais pour la première fois dans la rue.
Je t'ai reconnue dans les histoires dans tes villes et monuments.
Je t'ai reconnue dans le quotidien raconté dans tes JT.
Je t'ai reconnue dans les carreaux Seyès qui se trouvaient dans n'importe quel supermarché et que j'achetais au kilo parce que je n'avais plus à rationner pour toute l'année.
Je t'ai reconnue dans les rayons de Prince de Lu et de Mikado et de barquettes.
Je t'ai reconnue dans les crêpes que je pouvais acheter en remontant la rue de la Loge.
Je t'ai reconnue dans mes nouveaux camarades à l'université.
Je t'ai reconnue dans les baguettes au beurre et à la confiture de fraise.
Je t'ai reconnue dans ta nostalgie de Dalida et Claude François et Joe Dassin, parce que cela, au moins, nous l'avions de l'époque coloniale.
Je t'ai reconnue dans le fait de rentrer en Angola et parler de la France comme le faisaient mes anciens camarades.
Je t'ai reconnue quand j'ai vécu à Montpellier, et dans les Pyrénées, et à Paris, et maintenant en Normandie.
Je t'ai reconnue dans toutes tes altitudes, dans tous tes accents, dans tous tes climats.
Je t'ai reconnue, chère France.
Dans les expériences que je vivais.
Dans les personnes, françaises et étrangères, que je rencontrais.
Dans les relations que je créais.
Dans les histoires que moi-même écrivais.
Dans les rêves que je faisais, toujours avec toi.
Tout ce que je désirais en grandissant, tout ce que je voulais sans avoir accès, tout ce que je ne savais même pas vouloir, tu me l'as donné.
Malgré mes déboires, qui ne sont la faute de personne sauf la mienne, malgré les années de séparation forcée, malgré cette impression que j'avais plus besoin de toi que tu n'aurais jamais besoin de moi, je t'ai désirée.
Je t'ai rêvée.
Je t'ai fantasmée.
Je t'ai reconnue.
Et je t'ai aimée.
De toutes mes forces, et surtout dans les moments les plus sombres de ma vie.
Je t'ai aimée.
Et je t'aime encore.
Pour toujours et à tout jamais.



