Chut, gamin, ne parle pas de politique
Angola
Je suis en train de travailler sur ma prochaine parution, une romance deuxième chance one-shot. Le titre provisoire est Deuxième chance (ça risque de devenir définitif parce que je ne trouve pas mieux 🥲), et les protagonistes se retrouvent 13 ans après des adieux dramatiques à cause de la guerre.
Indira et Gage se sont rencontrés quand ils avaient 18 et 20 ans, pendant des manifestations en Afrique Australe. La jeunesse manifeste contre la corruption, pour plus de justice et d'égalité.
L'Afrique Australe est extrêmement riche en diamants, mais la population ne vit pas cette richesse (comme d'hab). Alors la jeunesse manifeste et proteste pacifiquement, veille autour de feux de joie.
Malheureusement, un pan des manifestants se lance dans des opérations de sabotages, entraînant un début d'instabilité sur tout le pays, sans que le gouvernement ne se manifeste. Et qui dit sabotages et instabilité, dit exécutions sommaires.
Du jour au lendemain, c'est l'explosion.
Ce qui était pacifique est pris en otage, et les exécutions sommaires se transforment en massacre. Les représentants de l'état (ministres, maires, élus) et les expatriés (multinationales, diamants) sont exécutés le 14 février dans tout le pays.
C'est le début de la guerre civile.
Et c'est la dernière fois qu'Indira et Gage se voient.
Je suis en train de me relire, Indira se questionne sur le pourquoi ce dernier jour est devenu une mémoire nette alors qu'elle a oublié tout ce qui a été bon et passionnant et vibrant, entre son éveil citoyen et militant, et son histoire d'amour, même brève. Et elle se dit que tout était si pacifique et c'est devenu si terrifiant en un clin d'œil.
Le truc, c'est que même si le gouvernement n'en parlait pas, il anticipait. L'armée n'était pas suffisante, donc il y avait des mercenaires.
Le gouvernement a laissé les choses s'envenimer sans prévenir, essayant de guérir quelque chose d'irrémédiablement cassé.
Et j'ai eu un moment d'arrêt.
Évidemment, cette séquence d'événements n'est pas sortie de mon imagination. Je me suis inspirée de dizaines de manifestations sur le continent africain, surtout les tensions post-électorales de 2007-2008 au Kenya (d'ailleurs, le début de la guerre civile en Afrique Australe se passe en 2008).
Je n'invente rien que l'humain n'a déjà fait.
Et je relisais les questionnements d'Indira, quand elle se demande comment, et mon cœur a fait une pirouette.
Je suis angolaise.
Je suis née dans un pays en guerre depuis 21 ans (et c'était parti pour 20 ans de plus), et dans une société où une des chansons les plus populaires dit « chut, gamin, ne parle pas politique ».
J'ai grandi dans un pays où on n'osait pas dire ce qu'on pensait de l'état, pas même sous son toit, parce qu'on avait déjà vécu des meurtres au sein d'une même famille.
Je suis née dans un pays où, quand ma mère me montre une photo des années 1970, elle raconte « la moitié de cette table a tué l'autre moitié ».
Je suis née dans un pays qui en 50 ans d'indépendance et 33 ans de démocratie, n'a eu que trois présidents, dont seul un a été élu.
Je suis née dans un pays où le fait de critiquer l'état provoque des sueurs froides parce qu'on a gardé des réflexes de la PIDE portugaise, même nous qui sommes nés en pays indépendant.
Je suis née dans un pays où l'idée même de manifester fait peur parce que « on ne veut pas d'une autre guerre ».
Pendant longtemps, je me suis énervée.
Pourquoi on a si peur que la liberté d'expression et la démocratie provoquent une guerre ? Ce sont des pancartes !
Et ces derniers jours, pour la première fois, j'accepte la critique de ma mère quand elle nous met face à notre relativisme français.
Parce que je suis angolaise, mais j'ai eu une éducation française.
Oui, il y a des casses et du vandalisme pendant les manifestations, il peut y avoir des émeutes, mais la liberté d'expression (trop ?) vit.
En Angola, la liberté d'expression tue.
Et quand on parle de journalistes jetés aux crocodiles, ce n'est pas forcément une légende urbaine.
Les manifestations ces dernières années étaient rares et plutôt pathétiques (dans le premier sens du terme). Cinq quidams avec des pancartes. Cependant, pour ces cinq quidams, il y avait vingt policiers, dont dix à cheval, et dix chiens d'attaque.
Ça ne durait jamais parce que... chut, gamin, on ne parle pas politique.
Mais ces derniers jours, dernières semaines, avec l'augmentation du prix de l'essence (dans un pays producteur de pétrole) qui provoque l'augmentation du prix des taxis (nos transports en commun) et de la vie en général.
Le peuple a faim, il n'a plus les moyens de se déplacer, et le peuple est sorti à la rue.
C'est exceptionnel.
Et ce qui devait arriver, arriva.
Les casseurs ont cassé, vandalisé, pillé.
Les non-casseurs ont profité pour piller.
Et la police est intervenue.
Les exécutions sommaires viennent de la part de la police.
Et on les voit sur TikTok.
J'écris des histoires d'aujourd'hui avec des personnages de tous les jours.
Je ne peux pas ne pas m'attendre à revoir des moments que j'ai imaginés pour mes histoires aux infos.
Et peut-être, juste peut-être, que c'était ceux qui avaient peur que la guerre éclate à cause d'une manifestation pacifiste qui avaient raison.
Et peut-être, juste peut-être, ma mère qui a toujours dit que ses enfants étaient bien trop français a raison, elle aussi.
Et c'est le pire que tout.

