Il n'y a pas de chaos dans le vide
Ma chambre dans mon troisième appartement à Montpellier, juste derrière la gare (à l’époque il n’y avait que Montpellier-Saint-Roch) était identique à ma chambre d’ado en Afrique du Sud. Avec des posters et des cartes postales aux murs, et les aiguilles de mon premier vrai sapin de Noël dans une boîte de Ferrero Rocher.
Mais quand j’ai quitté Montpellier pour aller vivre dans les Pyrénées, j’ai dû commencer à me séparer de beaucoup de choses.
Et après être rentrée en Angola avec une seule valise, mon apprentissage minimaliste était complet.
Mais le minimalisme n’est pas juste dans combien d’affaires j’ai (très peu), c’est apprendre le détachement en toute chose. On commence par le matériel parce que c’est le plus visible, mais cela peut aller tellement plus loin !
C’est dans le mode de vie. C’est dans la façon de faire les choses. C’est dans ce qu’on pense. Ce sont les problèmes qu’on accepte de garder. C’est dans l’anxiété. (Il y a des personnes qui souffrent quotidiennement d’anxiété, mais je parle d’anxiété liée au stress ou à l’anticipation chez les autres comme moi.)
Mon père spirituel (j’ai eu beaucoup de pères dans ma vie) dit toujours « ce qui ne peut pas être résolu est déjà résolu ».
Une fois, j’étais en route pour l’université où je faisais un stage à Luanda, et c’était au bout du monde (en portugais on dit « où Judas a perdu ses bottes »). Avec les embouteillages, je passais environ deux heures en voiture chaque fois que je devais aller voir mon tuteur. Ça m’énervait, tout ce temps perdu, bien coincée dans une marée de voitures, on dirait que Luanda a plus de voitures que d’habitants, c’est insupportable. Et puis, un jour, alors qu’on avançait au rythme d’un escargot asthmatique, que les vendeurs ambulants passaient entre les voitures avec des sodas, des ceintres, des tapis, je me suis rendu compte que ça ne servait à rien. Ça n’allait pas libérer les routes, ça n’allait pas faire diminuer le nombre de voitures en circulation, ça n’allait servir qu’à me donner la migraine. La question essentielle à ce moment-là : à quoi ça sert de stresser pour quelque chose qui est en dehors de notre contrôle ?
Et c’est devenu encore plus vrai quand ma mère et moi avons lancé les démarches pour obtenir la citoyenneté portugaise. Cinq ans où tout ce qui pouvait arriver arriva dans un pays où les actes de naissance ne sont pas digitalisés et les registes d’état civil ne sont pas centralisés et la poste ne fonctionne pas des masses. Et pour atteindre le niveau hard de ce jeu, ni ma mère ni moi sommes nées à Luanda. Lolilol.
J’ai pleuré. J’ai prié. J’ai stressé. Il y avait des jours où je me disais que c’était fichu. Mais à chaque fois que j’atteignais le fond (émotionnellement, mentalement), je me souvenais que tout ce qui ne pouvait pas être résolu était déjà résolu, ce que je ne pouvais pas contrôler était déjà contrôlé. On ne peut rien faire contre les moulins à vent, alors, une nouvelle fois : à quoi bon ?
Je ne suis pas née zen même si j’ai toujours eu des prédispositions. Il se trouve que toutes mes émotions sont très intérieures. Je peux paraître impassible, mais à l’intérieur je suis recroquevillée. J’ai un grand problème : je ne partage pas quand j’ai des problèmes. Je n’ose pas, je garde tout pour moi. En parler, c’est comme sauter dans le vide et j’ai peur du vide.
Alors il m’a fallu apprendre.
Prendre du temps.
Pour calmer mon cerveau hyperactif.
Pour apaiser ma façon de (mal) gérer mon stress.
Pour me détacher des choses que je ne pouvais pas gérer et contrôler ce que je pouvais contrôler.
Ces années-là, j’ai beaucoup écrit parce que c’était la seule chose que j’avais le pouvoir de façonner. Mon style a changé, mon écriture a évolué. J’ai écrit des dizaines d’histoires qui ne verront probablement pas le jour. Mais j’ai aiguisé ma plume.
Je me suis prise en charge. Je me suis rasé la tête, je me suis mise à danser, j’ai perdu 16 kilos en 10 mois.
Et chaque matin, je recommençais.
Ça n’a jamais été facile, pas quand on a l’impression de revivre la même journée pendant des années, mais de la même façon que j’ai appris à me détacher du matériel quand j’étais en Angola, j’ai appris à me détacher des bruits parasites qui pèsent plus qu’ils n’allègent. Ouste les problèmes (autant que faire se peut, parce qu’il faut les résoudre, les vrais problèmes), ouste le stress (idem), ouste cette anxiété qui paralyse, et place aux rêves, aux histoires, aux projets. On ne peut pas avancer si à la place de nos objectifs, il y a tous les boulets.
Quand je me vide l’esprit, il n’y a plus de désenchantement ou désespoir. Il n’y a plus de peurs et de stress.
Quand je me vide l’esprit, il n’y a plus de chaos.
Est-ce que ça fonctionne tous les jours ?
Non. Je suis humaines, pas la réincarnation d’un moine bouddhiste.
Mais chaque jour, un peu plus, je me détache.
Et je n’en ai pas encore fini de me détacher.



