Je suis romancière, bien sûr que j'ai une opinion
Je suis romancière, bien sûr que j’ai une opinion.
Pourtant, quand les romancières se professionnalisent, on nous conseille souvent / fortement de ne jamais parler de politique, d'actualité, de garder nos idées et valeurs pour nous. Nous avons une image intouchable et hors du temps à préserver car nous vendons du rêve, surtout en romance.
FAQIT.
Comment pouvons-nous écrire des histoires de milliardaires, militaires, policiers, motards, royauté, figures publiques, politiciens, se cacher derrière la sexytude (parfois dangereuse) d'un statut et zapper totalement ce que ça veut vraiment dire ?
Zapper les conséquences sur le terrain ?
Les grands intérêts et les dommages collatéraux ?
C’est beau, de pouvoir faire semblant.
C’est un luxe.
Un privilège.
Pouvoir ne pas regarder les infos pour mieux dormir, waouh !
Je suis reconnaissante tous les jours, car je peux ne pas regarder les infos (depuis des mois) parce que ça me stresse, bichette. C'est doux de juste éteindre la télé, de juste fermer les yeux, et ne pas avoir peur que le toit s'effondre sur ma tête. Zeus bless.
Mais...
Je suis née dans un pays communiste en guerre.
J'avais 20 ans quand la guerre s'est terminée, en Angola.
Je n'ai jamais été victime directe car je vivais à Luanda, et nous pouvions, nous aussi, faire semblant. Mais nous étions des victimes indirectes parce que nous étions victimes des conséquences : pénurie d’aliments et de médicaments (ma sœur et moi étions des asthmatiques chroniques), rationnement, manque d'eau, manque de courant, marché noir...
J'ai toujours connu la guerre, mais je n'ai jamais connu la guerre, en réalité. Je n'ai jamais eu peur pour ma vie. Nous avions de la « chance ».
Je n’aurais jamais cru dire, un jour, que j’ai eu de la chance d’être née en Angola.
Parce que c'était une guerre de maquis, de milices, de sabotages, de rapts, de guet-apens, de v*... dans la cambrousse. Plus c'était loin de la capitale, loin des « yeux », plus tragique c'était, dans l'indifférence générale des médias et du monde.
De la nôtre.
Je suis née dans un pays en guerre.
J'écris des histoires de personnages ordinaires, de tous les jours et horizons, et certains vivent dans un pays post-guerre.
Mais je ne peux pas parler du (vrai) monde dans lequel je vis ?
Lol.
Je ne suis pas *que* romancière.
Je suis Jo Ann.
Je suis femme.
Je suis mélanée.
Je suis africaine.
Je suis immigrée.
Je suis citoyenne.
Je. Suis. Politique.
Et croire l'inverse, croire que « c’est mieux sans politique », croire qu’il ne faut pas en parler, c'est de la naïveté enrobée de privilèges que nous ne sommes pas prêtes à assumer.
Nous sommes avant tout des citoyennes, de cette société et de ce monde. Tout ce que nous faisons est politique, ce que nous consommons, achetons, mangeons, la façon dont nous gérons nos foyers et nos finances. Tout est un choix politique, que ce soit passif ou actif.
Ne pas acheter un produit dans une enseigne pour l’acheter dans une autre est politique.
Utiliser du verre plutôt que du plastique est politique.
Acheter ses légumes au marché plutôt qu’au supermarché est politique.
Acheter en friperie plutôt que du fast fashion est politique.
Manger un burger artisanal plutôt que dans une chaîne de fast food est politique.
Acheter un livre directement à son autrice plutôt que sur une grande plate-forme est politique.
Et ainsi de suite.
En tant que romancières, peu importe le genre dans lequel nous écrivons, nos romans sont politiques. Pour plus légers qu’ils soient !
En romance, surtout, où l’intrigue repose quasi-intégralement sur les épaules des personnages, directement impactés par la société dans laquelle ils vivent, c’est politique.
Comment séparer l’art du politique ?
Comment séparer la romancière de la citoyenne ?
Je suis une femme qui n’ai jamais eu à lutter pour ma place parce que je suis née dans une société matriarcale (et patriarcale à la fois, l’Angola est un pays qui keeps on giving). Tout ce qui concernee les femmes (cis et trans) me touche personnellement.
Je suis angolaise, j’ai été fille d’expat, réfugiée, étudiante étrangère, sans-papier, immigrée. Tout ce qui est migration me touche personnellement.
Je suis née dans un pays en guerre, et même si je n’ai pas eu à esquiver bombes et mines. Tout ce qui concerne les pays en guerre me touche.
Je suis mélanée, une minorité partout où je vais, même dans mon pays natal. Tout ce qui concerne le racisme, les discriminations, l’intolérance, me touche.
MAIS.
Je ne devrais pas être personnellement touchée par ce qu’il se passe dans le monde.
Il me suffit d’être humaine et d’avoir une once d’empathie.
Parce que la politique impacte nos vies. En bien. En mal. Et dans la mort.
Et si ça te dérange, je suis désolée. Pour toi.
#FreeCongo
#FreeSudan
#FreePalestine



J'applaudis ce texte des deux mains ! Il résonne tellement fort ! N'ayons pas peur d'être politiques !
Merci pour ces mots ❤️