Pendant quelques heures, Maryse Condé a été ma super-héroïne
Le lycée français de Johannesburg est très petit. De mon époque (fin des années 1990), nous étions moins de 1000 élèves, de la maternelle à la terminale.
En première, les trois sections étaient ensemble et on n’était pas 30 élèves. Pour la section L, nous étions… 4. Dans ces conditions, les professeurs savaient vraiment bien qui était qui. Ce qui fait qu’il y avait très peu d’objectivité au fil du temps.
Ma professeure de français ne m’aimait pas particulièrement (c’était mutuel), et je n’étais pas la seule à avoir ce ressenti. Ce n’était pas contre moi, Jo Ann, mais plutôt contre un certain groupe d’élèves…
(À bon entendeur…)
Qu’elle dise à mon père que j’écrivais mal, soit. Avec le temps, je peux accepter et comprendre, même si à l’époque je me suis sentie humiliée. Ma syntaxe est encore bancale aujourd’hui, les barbarismes teintent encore mon discours. Je n’ai jamais voulu en faire une marque de fabrique, mais ça l’est, bien malgré moi. XD
Donc. J’écrivais mal. Okay.
Mais en toute objectivité, je n’étais pas si mauvaise que ça, en français.
Comment je le sais ?
Pour nous préparer au bac, de temps en temps, nos devoirs étaient corrigés par une autre professeure de français (celle de seconde) qui ne nous connaissait pas / plus, qui était donc 100 % objective. Avec elle, j’avais toujours un 12 et 13, alors qu’avec ma prof habituelle, je peinais à avoir la moyenne.
Et je n’étais pas la seule !
Alors bac ou pas bac, le français n’était pas ma matière préférée et je ne faisais pas d’efforts particuliers. À quoi bon ? Déjà que je n’étais pas du genre à finir mes lectures obligatoires (je ne m’aidais pas, I know !).
C’est là qu’entre en scène Maryse Condé.
Au lycée, nous avons eu la chance de recevoir plusieurs écrivains francophones : Ahmadou Kourouma, Nancy Huston, Sylvie Germain...
Pour préparer leur venue, nous avons été séparés en groupes et nous avons lu deux, trois romans. Je suis tombée dans le groupe de Maryse Condé, j’ai lu (chose rare !) Le Cœur à rire et à pleurer et Moi, Tituba, sorcière. Avec ma meilleure amie et les autres, nous avons lu / décortiqué / disserté / et préparé des questions.
Le jour de la rencontre, nous étions une dizaine (je crois ?) autour de la table, face à Maryse Condé accompagnée de son mari, le traducteur Richard Philcox. Nous avons parlé pendant des heures et c’était riche et sans temps mort, et jamais je n’ai autant pris plaisir à discuter de lecture (je suis L par défaut, les gens, laissez-moi tranquille).
Et puis arrive ma prof qui fait une remarque sur le français utilisé dans un de ses livres, comme quoi, ce n’était ni français ni créole, et ma prof le savait parce qu’elle avait vécu aux Antilles. Et Maryse Condé lui rappelle que la langue est supposée être vivante, qu’elle est supposée évoluer, se déformer, emprunter des mots ailleurs, se transformer.
Les gens.
Les GENS.
On parle d’une romancière acclamée qui rappelle à ma prof qui détestait ma façon d’écrire parce que barbare que c’était NORMAL que ça se passe comme ça. Elle ne savait pas mon histoire, elle ne connaissait pas mes problèmes, mais j’ai beau me moquer de ce que les gens pensent à mon sujet, c’était comme une validation de qui j’étais, bon gré, mal gré.
À la fin de la rencontre, ma meilleure amie et moi sommes allées voir Maryse Condé pour lui poser une dernière question. Nous discutions quand ma prof est (ré)apparue pour savoir si c’était bien passé, et elle a fait un commentaire avec un sous-entendu négatif. Je ne me souviens pas du tout ce qu’elle a dit, mais Maryse Condé a répondu, un peu froidement, que nous avions été brillantes, que nos questions avaient été fouillées et profondes, que c’était du bon travail.
Et là.
Les gens.
Les GENS.
Ma prof a lancé : « elles sont L, bien sûr qu’elles sont toujours brillantes ».
J’ai échangé un regard avec ma meilleure amie, sans savoir si je devais rire ou pleurer, parce que dès la semaine suivante, la prof allait à nouveau me rappeler que je n’étais pas assez bien.
Maryse Condé est morte le 2 avril, quelques jours à peine après la journée de la Francophonie, la seule raison pour laquelle j’ai croisé son chemin. Et je me souviendrai toujours, toujours, de la bienveillance de cette romancière (et de son mari !), surtout face à une professeure de français qui ne l’était pas…
Rest in power, ma’am.




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