Ma prof de français m'a dit que j'écrivais mal
Le français est ma langue de cœur, mais je n’étais pas supposée l’apprendre.
J’ai été inscrite dans une école française par défaut.
En 1983, mon père était expatrié à Cuba et quand il a fallu choisir une école pour ma grande sœur et mon grand frère (j’étais bébé), mes parents avaient trois options : l’école cubaine, l’école espagnole et l’école française.
Les deux premières étaient recalées d’office et dans l’éventualité que mon père soit expatrié à nouveau (ce qui n’est jamais arrivé), il y aurait probablement une école française sur Krypton pour la continuité.
Je suis sûre que si mes parents avaient eu l’option (et avaient pu prédire l’avenir), ils auraient choisi une école portugaise à la place.
Aucun de nous ne parlait français, on n’avait aucune attache diplomatique ou émotionnelle avec la France. Et pendant que mes aînés apprenaient la langue de Molière, moi c’était la langue de Cervantes avec un accent caribéen qui me tombait dessus.
(En même temps, à Rome, fais comme les Romains…)
J’ai donc grandi en parlant portugais et espagnol à la maison, français à l’école, et à 16 ans, l’anglais le reste du temps quand j’ai été parachutée en Afrique du Sud pour faire mon lycée.
En première, ma prof de français a voulu voir mon père lors de la réunion parents-profs. Mon père. Qui n’a jamais assisté à une réunion de sa laïfe. Ça ne me disait rien qui vaille, franchement.
Le jour venu, mon père s’est posé devant ma prof, moi à ses côtés, et ma prof a commencé par un « vous parlez français, monsieur von Haff ? ». Et mon père a répondu avec un « mal, mais je me fais comprendre ».
Eh flûte.
Mais si j’avais cru que sa réponse manquait de tact, la suite m’a juste achevée.
Ma prof a annoncé à mon père qu’il fallait faire quelque chose à mon sujet parce que j’écrivais mal et que ma syntaxe était au-delà de Marrakech.
« Jo Ann écrit tout le temps ! », s’est étonné mon père.
Mal, apparemment.
Alors que je n'envisageais pas de faire carrière en tant que romancière, pas consciemment en tout cas, j'avais déjà écrit trois romans. Je lisais tous les livres qui n'étaient pas sur la liste obligatoire en trois langues différentes.
Mais j’écrivais mal.
Personne ne m'en avait jamais fait la remarque. J'ai toujours eu 10/10 en dictée. Mes rédactions au collège étaient encouragées.
Jamais on ne m'avait dit que ma syntaxe était mauvaise. Je parlais français depuis mes trois ans, je n’étais donc pas même fichue de parler correctement cette langue ?!
Il m’a fallu des années, voire des décennies, pour contourner cette critique. La réunion est arrivée en 2000, ça a commencé à changer fin des années 2010, voire début 2020. Ce n’était pas une faille de ma part, mais une conséquence de mon vécu.
J’ai réalisé très (très !) tard que mon français se limitait aux heures ouvrables.
Je ne parlais pas français les soirs, les week-ends, les fériés et pendant les vacances. Jusqu’à mes 16 ans, j'ai rarement parlé français pendant la récré ou avec mes camarades, et en Afrique du Sud, je vivais avec deux frères qui ne le parlaient pas du tout.
Est-ce que ça a fait tilt dans mon cerveau que peut-être, juste peut-être, mon français ne pouvait qu’être barbare ? Nooooon. Moi parler la France depuis mes 3 ans, n’est-ce pas ?
Je me suis sentie humiliée car ça touchait une faiblesse, une vulnérabilité.
Il m’a fallu du temps pour que je prenne enfin conscience que dans ces conditions, mon français est quand même pas mal.
Aujourd’hui, j’assume.
Ma syntaxe rebelle fait partie de moi, de ma vie, de mon histoire. Elle est représentative de qui je suis, de comment j’ai grandi, des pays dans lesquels j’ai vécus. Cela ne m’empêchera jamais d’écrire des romans, de provoquer des coups de cœur.
Mes barbarismes sont moi et pour le reste, Zeus bless mes correctrices.



